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Un groupe de réflexion allemand met en garde contre le risque croissant d’une guerre nucléaire

Par Peter Schwarz
17 octobre 2016

En septembre, le groupe de réflexion pro-gouvernemental allemand « Stiftung Wissenschaft und Politik » (SWP) a publié une étude sur les implications de la politique américaine envers la Russie et la sécurité européenne. [1] Ce document de 28 pages est destiné à un public professionnel et est écrit dans le jargon politique et militaire qui exprime l’anéantissement de millions de vies humaines en termes banales, comme s’il traitait la solution à un problème technique.

Mais ce langage prosaïque cache un scénario de cauchemar. La politique américaine envers la Russie, telle que décrite par l’étude de la SWP, se concentre principalement sur la préparation à une guerre nucléaire, ce qui impliquerait de grandes parties de l’Europe. Si les résultats de l’étude sont pris au sérieux, alors le risque pour la génération actuelle de mourir dans une violente tempête atomique est d’un niveau alarmant.

L’auteur de l’étude, le Dr Peter Rudolf, un employé de la SWP, fournit non seulement sa propre évaluation, mais fait des références dans chaque paragraphe à d’autres sources. Le texte contient 118 notes de bas de page, dont chacune se réfère à plusieurs articles dans des revues de politique étrangère et militaires et des déclarations faites par des dirigeants politiques. L’étude résume le débat qui se déroule actuellement dans les principaux cercles de l’establishment militaire et politique.

Au début, l’étude souligne que le danger de guerre nucléaire ne constitue pas un risque abstrait, hypothétique. Comme « la première et la plus importante caractéristique structurelle » des relations russo-américaines, l''étude cite la « capacité de destruction nucléaire mutuelle ».

Même 25 ans après la fin de la guerre froide, les États-Unis et la Russie, qui, ensemble, possèdent « environ 90 pour cent de toutes les armes nucléaires dans le monde », maintiennent leurs armes nucléaires stratégiques « dans un état de préparation au combat constant ». « Ils veulent garantir, » dit l’étude, « si nécessaire sous la pression extrême du temps, qu’ils sont en mesure de prendre la décision d’utiliser les arsenaux nucléaires […] Ceci afin d’éviter que leurs propres armes nucléaires soient éliminées par une première frappe ».

L’étude signale que le laps de temps très court pour les décisions est « tout sauf favorable » à « la stabilisation d’une crise ». Les temps de vol des missiles balistiques entre les deux pays sont de « 11 minutes pour les missiles en mer et 30 minutes pour les missiles terrestres ».

Le risque qu’une crise politique pourrait « accidentellement » se traduire par un échange nucléaire en raison de ces temps de réaction courts est donc extrêmement élevé. Ce risque est rendu encore plus élevé par la brutalité avec laquelle les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN intensifient le conflit avec la Russie en Europe orientale et en Syrie, et par la planification avancée pour une guerre nucléaire.

Selon l’étude de la SWP, « une Russie revigorée, au moins du point de vue des planificateurs militaires du Pentagone », est considérée « comme un ennemi potentiel quand un nouveau développement des conflits entre grandes puissances, où un ennemi, qui, comme la Chine, doit être dissuadé par la capacité à dominer les conflits ». Pour cette dissuasion, selon l’étude, il existe trois approches stratégiques aux États-Unis.

La première école de pensée, que l’étude nomme « Néo-confinement de confrontation », met l’accent sur la confrontation inconditionnelle. Elle considère que la « considération des intérêts de sécurité russes présumés ou réels » est inappropriée. « Au contraire, la pression extérieure devrait être augmentée et la Russie contrainte à une course aux armements, de l’avis de cette école ».

La deuxième école préconise une « approche de Realpolitik à la gestion des relations américano-russes ». Elle propose de reconnaître la revendication par la Russie de sphères d’influence sur sa périphérie, « dans l’intérêt d’une rivalité entre puissances réglementée », tout en « signalisant en même temps clairement que toute agression contre un membre de l’OTAN recevrait une riposte militaire ».

Et enfin, il y a l’école de pensée qui prend une « approche coopérative et inclusive ». Elle postule, en adoptant une auto-critique, « que les États-Unis portent une part [de la responsabilité] dans la détérioration des relations bilatérales, en particulier grâce à l’expansion de l’OTAN dans une période de faiblesse russe, et par la promotion de la défense antimissile », et préconise « une approche différenciée, combinant une volonté de coopérer et d’atténuation des risques ».

L’étude inclut le gouvernement Obama dans le cadre de cette troisième école « intégrante – coopérative ». C’est remarquable, si l’on considère que Barack Obama est le premier président américain qui au cours de ses huit ans en tant que président du pays a fait la guerre sans interruption. Le bilan politique d’Obama inclut : le soutien du coup d’État de droite à Kiev dirigé contre la Russie ; le déploiement massif des troupes de l’OTAN à la frontière occidentale de la Russie ; la garantie inconditionnelle de l’aide militaire pour les États baltes agressifs et l’escalade de la guerre syrienne, ce qui pourrait provoquer une confrontation directe entre les forces armées russes et américaines.

On peut facilement imaginer, par conséquent, ce qui se passerait si l’une des deux autres écoles de pensée plus conflictuelles venaient a prévaloir, parmi lesquelles la candidate favorite pour la présidence américaine, Hillary Clinton, jouit d’une emprise considérable. Sur cette question, Clinton attaque son challenger semi-fasciste Donald Trump depuis la droite en l’accusant de faiblesse envers la Russie.

La mesure dans laquelle les plans et les préparatifs pour une guerre nucléaire contre la Russie (et la Chine) sont déjà avancés dans les milieux des groupes d’experts stratégiques et dirigeants militaires est bien soulignée dans le chapitre de l’étude SWP intitulé, New confrontation and its consequences (Nouvelle confrontation et ses conséquences). » Les risques d’une escalade nucléaire du conflit avec la Russie sont maintenant plus élevés que pendant la guerre froide et continuent d’augmenter.

Les « règles et ententes informelles » qui pouvaient modérer le risque toujours présent d’une escalade militaire du conflit Est-Ouest à cette époque là, ont disparu, selon l’étude. « Ce qui a disparu est aussi la sensibilité politique pour faire face à des risques militaires, et précisément le risque d’une escalade nucléaire potentielle, si la dissuasion devait échouer ».

L’étude montre en détail comment « le renforcement de la dissuasion conventionnelle » par l’OTAN, c’est-à-dire, le stationnement de troupes à la frontière russe, les plans pour amener des renforts, etc., mettent en mouvement un dynamique d’armement qui conduit inévitablement à l’escalade nucléaire. « La nouvelle politique de dissuasion en Europe ne sera guère, comme il est parfois supposé ou espéré, limitée au niveau conventionnel », déclare-t-elle. « La crédibilité de la dissuasion élargie a toujours reposé sur l’option de l’escalade nucléaire ».

C’est dans ce contexte que le document final issu du sommet de Varsovie de l’OTAN en juillet 2016 devrait être compris. Il dit, « l’OTAN demeure une « alliance nucléaire », et dans le cas d’une menace pour la sécurité fondamentale d’un État membre, a la capacité et la détermination à imposer des coûts inacceptables à un adversaire ».

« Pour la première fois depuis la fin du conflit Est-Ouest », l’étude poursuit, « il y a de nouveau des considérations de l’OTAN de mener des exercices en vue de scénarios où il pourrait y avoir une escalade nucléaire. Le danger d’une guerre nucléaire en Europe à la suite d’une crise qui dégénère menace de revenir ».

Parmi les textes auxquels l’étude fait référence à ce sujet il y a l’essai, « Pourquoi une guerre nucléaire serait très probablement amorcée dans les pays baltes » [2], qui a paru dans la revue politique étrangère américaine conservatrice National Interest du 20 juillet, 2016.

L’article accuse le gouvernement des États-Unis de ne pas prendre la possibilité d’une guerre nucléaire entre l’Amérique et la Russie suffisamment au sérieux depuis la fin de la guerre froide, et d’avoir négligé les capacités d’armes atomiques. En réalité, dit l’article, une telle possibilité non seulement existe, mais est de plus en plus probable. Ensuite, l’article énumère huit raisons pour lesquelles le plus grand danger d’une telle guerre existe à l’égard des trois États baltes.

Il se réfère à la déclaration du président Obama lors d’une visite en Estonie il y a deux ans, que la défense des capitales des trois pays était « tout aussi importante que la défense de Berlin, Paris et Londres ». C’est « une affirmation extraordinaire », lorsqu’on considère que « la population de Londres métropolitaine (environ 8 millions) est supérieure à celle des trois États baltes cumulés (environ 6 millions), et que la côte orientale de la mer Baltique est si près du cœur de la Russie ».

Il soutient ensuite que, en raison de la supériorité des forces russes conventionnelles dans la région, le respect de la garantie de sécurité pour les États baltes mènerait presque automatiquement à une escalade nucléaire.

« L’essentiel est que tous les ingrédients sont présents dans la région de la Baltique orientale pour un conflit Est-Ouest qui dégénère en usage des armes nucléaires », conclut l’article. C’est une « prescription pour la catastrophe ».

L’étude du SWP, qui favorise généralement une ligne pro-américaine, ne cherche pas à connaître les causes et le contexte de la marche des États-Unis vers la guerre. A un seul moment laisse-t-elle entendre que cela a à voir avec la recherche de la domination mondiale. Les États-Unis se voient « dans un époque de renouvellement des conflits entre grandes puissances », dit-elle. « La Russie et la Chine sont les ennemis potentiels qui doivent être dissuadés par une puissance militaire supérieure – et par la capacité à dominer les conflits ».

Les changements dans la situation sécuritaire internationale ont « activé les anciens intérêts essentiels de pouvoir des États-Unis, qui n’ont jamais disparu mais qui furent rarement ouvertement articulés. [Ces intérêts] furent développés dans les années 1940, sous l’influence de la pensée géopolitique, et ont été suivis depuis lors : à savoir, empêcher une ou plusieurs grandes puissances hostiles de contrôler les ressources de l’Eurasie et d’acquérir d’un potentiel de puissance qui pourrait mettre en danger la suprématie américaine ».

L’étude SWP ne traite pas des réactions européennes, bien que la franchise avec laquelle elle aborde le danger d’une guerre nucléaire exprime une certaine inquiétude au sujet des conséquences de la politique américaine envers la Russie. On aurait pu penser que les gouvernements européens manifesteraient plus de retenue face à ce danger imminent menaçant d’incinérer une grande partie de l’Europe. Cependant, c’est le cas contraire.

Bien que l’Allemagne et la France aient refusé de soutenir activement la guerre en Irak en 2003, et que l’Allemagne s’est écartée de la guerre de Libye en 2011, Paris et Berlin, comme Londres, participent maintenant à la fois à l’escalade du conflit avec la Russie en Syrie et au déploiement de l’OTAN à la frontière russe.

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault a publiquement accusé le président russe Vladimir Poutine de crimes de guerre. Le président François Hollande a annulé une rencontre avec Poutine à Paris. Le ministre britannique des Affaires étrangères Boris Johnson appelle à des manifestations devant l’ambassade de Russie. Berlin a augmenté son contingent de troupes au Moyen-Orient. Et les médias allemands sont pleins d’articles incendiaires contre la Russie.

Cela ne signifie pas que l’Europe et les États-Unis sont en harmonie, en fait les tensions politiques et économiques s’accroissent. Mais les classes dirigeantes européennes réagissent aux mêmes évolutions objectives qui prévalent aux États-Unis. En réponse à la crise économique et financière mondiale, non résolue depuis 2008, les tensions sociales intérieures croissantes et le risque de luttes de classes violentes, ils réagissent en se tournant vers le militarisme, la guerre et les formes autoritaires de gouvernement.

Le danger d’annihilation nucléaire ne saura pas les dissuader de ce cours, tout comme la catastrophe prévisible ne les a pas empêchés en 1914 et en 1939 de plonger l’humanité dans l’enfer de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Seul un mouvement indépendant et international de la classe ouvrière contre la guerre et sa cause, le capitalisme, peut empêcher une catastrophe nucléaire.

Notes :

[1] Peter Rudolf, American policy on Russia and European security order, SWP Document de recherche septembre 2016

[2] Loren B. Thompson, Why the Baltic States Are Where Nuclear War Is Most Likely to Begin The National Interest, 20/07/2016

(Article paru en anglais le 15 octobre 2016)