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Le Comité général des étudiants de Hambourg proteste contre la présence à l’université du professeur Jörg Baberowski

Par Johannes Stern
17 novembre 2016

Les protestations sont en train de se multiplier dans les universités allemandes contre l’historien de droite Jörg Baberowski. Au début du mois, et quelques semaines seulement après que les étudiants de l’université de Brême aient protesté contre la présence de Baberowski à cette université, les étudiants de l’université de Hambourg ont manifesté contre une visite de Baberowski qui fut organisée par l’Académie protestante de Nordkirche (Evangelische Akademie der Nordkirche) et se déroulant au Centre régional pour l’éducation politique à la bibliothèque publique et universitaire de Hambourg.

Peu de temps avant, le Comité général des étudiants (AStA, Allgemeiner Studierendenausschuss) de l’université de Hambourg, l’organe suprême représentant les étudiants, avait appelé à protester. L’AStA avait publié un tract intitulé « Baberowski, enseignant-chercheur populiste de droite de la chaire d’études de l’Europe orientale présent à la Bibliothèque publique ? Pas de place au racisme dans les universités ! Pas de tribune pour les radicaux de l’extrême-droite ! »

Le tract fut distribué par une trentaine d’étudiants à une soixantaine de participants à la réunion. On pouvait y lire : « Malgré l’insistance expresse de l’AStA de l’université de Hambourg, la visite de Baberowski ne fut pas annulée. Et donc, nous tenons à dire sans détour qu’il n’y a pas de place pour le racisme à l’université ! »

Plus loin, il était précisé que le rôle de l’université consiste à « comme il est stipulé dans ses principes généraux, assurer l’"éducation au service de l’humanité ». Ceci signifie mettre en lumière toutes les idéologies de l’inégalité en contribuant à un monde dans lequel la guerre, l’inégalité et l’exclusion appartiennent au passé ».

Tout comme l’AStA de Brême, l’autorité des étudiants de Hambourg avait déclaré, « Baberowski, un enseignant controversé de l’université Humboldt à Berlin, a à plusieurs reprises ces derniers temps justifié les agressions brutales à l’encontre des réfugiés et les incendies de leurs centres d’hébergement. Lors de débats politique ayant eu trait à l’immigration, il s’est servi d’un vocabulaire nationaliste en mettant en avant des positions populistes et d’extrême-droite. Nous protestons contre le fait qu’un homme qui ne réserve que de la haine pure aux gens soit admis sur un campus qui cherche soi-disant à diffuser un message d’ouverture ».

La déclaration documente la propagande droitière faite par Baberowski en citant de nombreuses sources et en concluant : « Baberowski n’a rien à envier à l’AfD [extrême-droite, anti-immigration]. Les entretiens qu’il accorde aux journaux se lisent comme ceux émanant de nombreuses figures populistes d’extrême-droite bien connues qui s’efforcent de monter les uns contre les autres des groupes socialement défavorisés […] en dénonçant la dictature de l’opinion publique […] et en félicitant les États avoisinant d’avoir des lois plus restrictives sur l’asile et sur l’immigration ». De plus, continue la déclaration, il minimise et accorde une légitimité aux « attaques commises contre les centres d’hébergement […] agissant ainsi totalement dans l’esprit [anti-immigrant] du mot d’ordre de Pegida, « Nous sommes le peule" ».

L’AStA de Hambourg a aussi dénoncé le « travail de recherche mené par Baberowski sur la violence » qui peut, « tout au plus être décrit comme étant extrêmement douteux ». La déclaration souligne que Baberowski réclame une « intervention plus forte de l’État » comme moyen le plus efficace pour combattre la violence.

Elle conclut en disant : « Nous sommes indignés par le fait que le moindre espace soit accordé à la banalisation de la violence exercée par l’extrême-droite. Nous avons la responsabilité d’empêcher que des idéologues de droite ne propagent leurs enseignements à cette université ». Elle rejette les tentatives de donner une tribune à des populistes d’extrême-droite sous le couvert de la « pluralité des opinions » ou de la « tolérance ».

Des représentants de l’AStA de Hambourg ont dit au World Socialist Web Site que Baberowski a utilisé sa conférence, intitulée « Entre la crainte et la fascination : L’Union soviétique au siècle de l’époque moderne », pour promulguer ses points de vue d’extrême-droite. Oliver Vornfeld, du Service des relations publiques, a dit que la conférence de Baberowski se résumait à « une répétition des thèses d’Ernst Nolte lors de la querelle des historiens ».

Selon Vornfeld, Baberowski a « subtilement indiqué qu’en Allemagne le national-socialisme [nazisme] était une réaction au bolchevisme et sa forme organisationnelle était copiée sur celle des bolcheviques ».

(Ernst Nolte était un historien allemand qui, en publiant en 1986 un article justifiant le nazisme comme étant une réaction logique au bolchevisme et à la Révolusion russe, provoqua ce qui sera ensuite connu comme la Querelle des historiens – Historikerstreit. Le professeur Baberowski avait défendu Nolte dans un article paru dans Der Spiegel, en écrivant : « Nolte a été victime d’une injustice. Historiquement parlant, il avait raison ». Dans le même article, Baberowski avait présenté Hitler sous un jour favorable en déclarant, « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des juifs à sa table ».

Vornfeld a relaté avoir soulevé ces questions lors de la discussion qui suivit la conférence de Baberowski. Il a dit avoir mis en doute la validité académique de la conférence de Baberowski en soulignant que feu l’apologiste nazi Nolte « n’avait au cours de ces dernières décennies été invité que par des pseudo-universitaires et des radicaux d’extrême-droite ». Baberowski n’a pas répondu concrètement à sa question, « mais l’a accusé d’être stupide en disant ne pas vouloir traiter les calomnies ».

Lorsque, selon Vornfeld, une autre personne de l’assistance critiqua les références de Baberowski à Nolte, Baberowski s’est carrément « énervé » en « commençant à crier et à l’intimider ».

Certains universitaires du magazine Osteuropa avaient indiqué dès 2012 que Baberowski reprenait de façon implicite dans ses écrits sur le stalinisme les positions de Nolte en relativisant les crimes commis par le national-socialisme.

Benno Ennker, qui enseigne aux universités de Tübingen et de St Gall, avait critiqué le livre de Baberowski Verbrannte Erde [Terre brûlée] pour avoir « implicitement exonéré la Wehrmacht (armée d’Hitler). » Il avait écrit en répondant à l’assertion de Baberowski selon laquelle les nationaux-socialistes « ne contrôlaient plus la guerre d’anéantissement [contre l’Union soviétique] » et qu’une « telle disculpation – ne reposant sur aucune preuve – de la politique idéologiquement planifiée d’extermination à l’Est par la « situation et les circonstances » n’était jusque-là connue que de la part de Bodgan Musial, l’historien polonais à scandale ». [1]

Christoph Dieckmann de l’Institut Fritz Bauer qui se consacre à l’histoire et aux conséquences de l’Holocauste accuse Baberowski d’ignorer « les travaux de recherches qui ont démontré le vaste consensus existant au sein de la direction allemande et des chefs de la Wehrmacht avant l’attaque menée contre l’Union soviétique pour provoquer la mort par la faim de millions de citoyens soviétiques en l’espace de quelques mois ». (2)

Une discussion détaillée de l’apologétique du national-socialisme de Baberowski est fournie dans l’article « La falsification de l’histoire par Jörg Baberowski » par Christoph Vandreier qui figure dans le livre « Science ou propagande de guerre ? » (3)

Le comportement de Baberowski à Hambourg a été typique. Il revendique le droit de répandre ses points de vue historiques et politiques de droite, de faire une propagande en faveur de la guerre et contre les réfugiés, et même de critiquer sévèrement la chancelière par la droite. Mais, dès que quelqu’un ose le défier, le professeur de l’université Humboldt s’érige en victime d’une campagne de dénigrement et perd la face. Baberowski est connu pour faire expulser les critiques hors de ses réunions.

Lorsque le groupe International Youth and Students for Social Equality (IYSSE) de l’université Humboldt a critiqué les points de vue de Baberowski dans des réunions publiques et dans des tracts, Baberowski a qualifié de « cinglés » les étudiants qui l’ont critiqué en exigeant qu’ils soient interdits d’accès à l’université et poursuivis au pénal.

En février 2014, Baberowski avait transféré un colloque public se tenant à l’université Humboldt vers un emplacement gardé secret et avait recouru à une société de sécurité pour étouffer toute critique exprimée à l’encontre d’une biographie de Trotsky écrite par l’historien britannique discrédité, Robert Service. Non seulement il empêcha David North, critique bien connu de Service, de participer à la réunion, il barra aussi l’entrée à des spécialistes en la matière, tel Mario Kessler, ainsi qu’à des étudiants de l’université Humboldt qu’il soupçonnait de vouloir poser des questions critiques.

Baberowski n’était apparemment pas enclin à faire face à une critique formulée par les étudiants à Brême. Après que des protestations se soient élevées parmi les étudiants contre son utilisation des locaux de l’université, il transféra la réunion dans les locaux privés de la Fondation Konrad Adenauer (KAS) qui l’avait invité à Brême. La conférence fut protégée par une vingtaine de policiers et une équipe d’agents de sécurité de façon à faire taire toute voix dissidente.

Alors que des éléments d’extrême-droite au sein de l’appareil d’État et des médias continuent de prendre la défense de Baberowski au fur et à mesure qu’il vire de plus en plus vers la droite, les étudiants ne sont plus disposés à accepter que leurs universités soient transformées en centres servant à faire la propagande de la guerre et du militarisme.

Un membre de la direction de l’AStA de Hambourg, Philipp Droll, a dit au World Socialist Web Site : « Nous avons connu une série de conflits. Une fois par an par exemple, une foire à l’emploi a lieu au centre des étudiants. La Bundeswehr (armée allemande) voulait y avoir un stand et, en tant qu’organe des étudiants, nous avons mené une longue campagne pour expliquer que c’était inacceptable. Finalement, le stand ne fut pas mis en place. Lorsque des affiches publicitaires ont commencé à apparaître la semaine passée dans les cantines, nous avons protesté auprès du centre des étudiants et leur affichage fut interrompu ».

Références

[1] Ennker, Benno (2012) : Ohne Ideologie, ohne Staat, ohne Alternative ?—Fragen an Jörg Baberowski, paru dans Osteuropa, Volume 62, numéro du 4 avril 2012, p. 112.

[2] Dieckmann, Christoph (2012) : Die Suche geht weiter—Stalin, der Stalinismus und das Rätsel der Gwalt, paru dans Osteuropa, Volume 62, numéro du 4 avril, 2012, p. 131.

[3] Vandreier, Christoph (2015) : Jörg Baberowskis Geschichtsfälschung, paru dans : Wissenschaft oder Kriegspropaganda ? Die Wiederkehr des deutschen Militarismus und die Auseinandersetzung an der Berliner Humboldt-Universität, p. 95-132.

(Article original paru le 14 novembre 2016)