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Allemagne : l’establishment divisé sur la politique à suivre envers la Russie et les Etats-Unis

Par Peter Schwarz
11 décembre 2014

Soixante personnalités importantes du monde politique, économique, culturel et médiatique allemand ont publié vendredi dernier une lettre ouverte critiquant sévèrement la politique du gouvernement allemand à l’égard de la Russie.

La lettre intitulée « Une autre guerre en Europe? Pas en notre nom! » est parue dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit portant la signature de nombreux politiciens qui avaient été, après la réunification allemande, de hauts responsables de l’appareil d’Etat et du gouvernement.

Parmi les signataires on trouve l’ancien chancelier Gerhard Schröder (Parti social-démocrate allemand, SPD); l’ancien président Roman Herzog (Union chrétienne-démocrate, CDU) ; le dernier premier ministre de l’ex-Allemagne de l’Est, Lothar de Maizière (CDU) ; les anciens ministres-présidents Eberhard Diepgen (CDU, Berlin), Klaus von Dohnanyi (SPD, Hambourg) et Manfred Stolpe, (SPD, Brandebourg) ; les anciens ministres fédéraux Herta Däumbler-Gmelin (SPD), Erhard Eppler (SPD), Otto Schily (SPD) et Hans-Jochen Vogel (SPD) ; plus le président du Comité de l’Est des fédérations économiques allemandes, Eckhard Cordes.

A l’origine de cet appel on trouve Horst Teltschik (CDU), l’un des plus étroits conseillers de l’ancien chancelier Helmut Kohl (CDU) à partir de 1972. Teltschik avait présidé de 1999 à 2008 la Conférence de Munich sur la sécurité. D’autres initiateurs de l’appel sont Walther Stützle (SPD), un ancien secrétaire d’Etat au ministère de la Défense et Antje Vollmer (Parti des Verts) qui fut, de 1994 à 2005, vice-présidente de la Chambre des représentants (Bundestag).

Pour un pays habitué à ce que le consensus règne sur la politique étrangère au sein de l’élite dirigeante et où il est inhabituel que des politiciens à la retraite critiquent publiquement leurs successeurs, l’appel fait montre d’un rare franc-parler. Le tout premier paragraphe déclare que les guerres sont « inévitables » si l’Amérique du Nord, l’Union européenne et la Russie ne parviennent pas à « trouver un moyen d’arrêter la spirale catastrophique de la menace et de la contre menace. »

Comme le gouvernement et la grande majorité des médias, l’appel condamne « l’annexion illégale de la Crimée par Poutine. » Contrairement à eux, cependant, il attribue l’escalade de la crise « tout autant à l’Est qu’à l’Ouest ». Il reproche « aux Américains, aux Européens et aux Russes » de renoncer à la « pensée directrice de bannir de façon permanente la guerre de leurs relations. » Il était difficile d’expliquer autrement « l’expansion de l’Ouest vers l’Est, » une expansion qui avait un aspect « menaçant pour la Russie » et qui s’effectuait « sans que soit approfondie simultanément la coopération avec Moscou. »

L’appel souligne que les « besoins des Russes en matière de sécurité » sont « tout aussi légitimes et prononcés que ceux des Allemands, des Polonais, des peuples baltes et des Ukrainiens » et tire un parallèle avec la Seconde Guerre mondiale. Il déclare que la Russie est « l’une des puissances stratégiques reconnues de l’Europe depuis le Congrès de Vienne en 1814 ». Tous ceux qui avaient tenté de changer cet état de fait par la force ont « subi un échec sanglant – la dernière fois, l’Allemagne mégalomane d’Hitler, qui en 1941 avait également entrepris une campagne meurtrière dans le but d’assujettir la Russie. »

Les signataires exhortent le gouvernement fédéral d’adopter « une nouvelle politique d’apaisement pour l’Europe. » Cela n’était possible que « sur la base d’une sécurité égale pour tous et de partenaires égaux se respectant mutuellement. »

La lettre critique aussi les médias qui n’ont pas respecté « leurs obligations d’informer de façon équilibrée et impartiale. » « Les chroniqueurs et les commentateurs diabolisent des pays entiers sans suffisamment apprécier leur histoire, » peut-on lire dans l’appel.

La lettre a provoqué de vives réactions. La chancelière Angela Merkel a répondu par une interview le week-end dernier au journal Welt am Sonntag où elle défend avec véhémence le cap pris par la politique de son gouvernement d’imposer des sanctions à la Russie et de soutenir la politique agressive de l’Union européenne à l’égard de Moscou.

A la question posée par Welt am Sonntag: « Cela ne vous donne-t-il pas à réfléchir que trois de vos prédécesseurs – Helmut Schmidt, Gerhard Schröder et Helmut Kohl – considèrent que votre politique vis-à-vis de la Russie est fausse, notamment les sanctions, Merkel a répondu : « Je suis convaincue que la réponse commune de l’Europe aux actions de la Russie est correcte. » La violation par la Russie de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine ne pouvait « pas demeurer sans effet. » Merkel a poursuivi en accusant le Kremlin de harceler la Moldavie, la Géorgie et la Serbie en plus de l’Ukraine.

Le lendemain de la publication de l’appel, Die Zeit a diffusé une riposte féroce du journaliste Carsten Luther qui a accusé les signataires de s’être réconciliés avec les « exactions impérialistes brutales » de la Russie et d’avoir « succombé à la loi de la force militaire ». Les signataires, a-t-il écrit, se sont dit: « Nous sommes trop faibles. Ne faisons tout simplement rien du tout. »

Dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung (AFZ), Klaus-Dieter Frankenberger a reproché à Schröder sa « perte de mémoire » parce que l’ancien chancelier avait oublié que l’expansion de l’OTAN et de l’UE vers l’Est avait eu lieu sous sa gouvernance. Frankenberger a accusé les signataires d’ignorer la « fureur nationaliste existant en Russie, » qui avait contribué de façon significative « à détruire les nombreuses illusions sur l’avenir des relations entre la Russie et l’Occident qui avaient prévalu durant la période de changement historique en Europe. »

L’appel « Une autre guerre en Europe? » comme les réactions qu’il a entraînées reflètent les fortes divisions au sein de l’élite dirigeante quant au futur cours de la politique étrangère allemande. La question n’étant pas de préserver la paix. C’est ce que montre le simple fait qu’un grand nombre des signataires de l’appel ont joué un rôle de premier plan dans la résurgence du militarisme allemand.

Le gouvernement Schröder n’a pas seulement été responsable de l’expansion de l’UE et de l’OTAN à l’Est, il avait aussi été à l’origine de la première mission de combat internationale de l’armée allemande depuis la Seconde Guerre mondiale, en Yougoslavie et de sa plus importante intervention jamais réalisée en Afghanistan. Après les attentats terroristes du 9 septembre aux Etats-Unis, Otto Schily avait, en tant que ministre de l’Intérieur, initié l’espionnage de masse de la population. Quant à Horst Teltschik, il a joué, en qualité de patron de la Conférence de Munich sur la sécurité, un rôle clé dans les guerres internationales menées ces dernières décennies.

Ce qui a incité les signataires à rédiger leur appel c’est avant tout la relation de l’Allemagne avec les Etats-Unis. Ils ne parlent pas directement des Etats-Unis mais quiconque suit les événements d’Ukraine est conscient qu’en plus de Berlin, c’est Washington et ses plus proches alliés en Europe de l’Est – les Etats baltes et la Pologne – qui avaient travaillé sans relâche pour attiser la crise.

Les signataires sont d’avis que le président allemand, Joachim Gauck, la chancelière Merkel et les journalistes qui jouissent de liens étroits avec les groupes de pression d’outre-Atlantique, ont amené l’Allemagne dans une impasse qui représente une menace pour ses intérêts économiques, voire son existence.

Il est significatif que l’appel ne fait aucune référence aux « valeurs de l’Occident » et au « partenariat avec les Etats-Unis » – des formulations qui ne manque jamais dans les déclarations de politique étrangère allemande. Les auteurs précisent au contraire que l’Allemagne a une « responsabilité particulière » et soulignent que « L’Allemagne ne choisirait pas un Sonderweg (une voie à elle), si, dans cette situation bloquée, le gouvernement continuait d’appeler au calme et au dialogue avec la Russie. »

Fin novembre à Berlin, le ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, avait prononcé un discours devant un parterre de hauts représentants de l’économie. Il avait décrit un monde dans lequel prévalait « la lutte d’influence et d’hégémonie », un monde caractérisé par des « failles et des fossés » patents et où « nous observons les différences entre les Etats, les peuples et les cultures. » Il a souligné que même dans « nos rapports avec nos plus étroits partenaires, notamment les Etats-Unis, » le « débat public est dominé par des différences, et non par un terrain d’entente. »

Les signataires d’« Une autre guerre en Europe? » savent parfaitement bien, ou se doutent, que dans un monde dominé par des conflits nationaux, les Etats-Unis sont le plus grand rival de l’Allemagne – et non la Russie. Loin de parler au nom d’une aile « éprise de paix » au sein de l’élite dirigeante, ils proposent que l’Allemagne adopte une politique plus indépendante dans la poursuite de ses intérêts impérialistes – indépendante des Etats-Unis surtout.

La menace d’une troisième Guerre mondiale, évoquée par les signataires, ne peut être écartée que par un mouvement indépendant de la classe ouvrière. Un tel mouvement ne peut être subordonné à une quelconque aile de l’establishment mais doit unifier la classe ouvrière internationalement dans une lutte politique pour le remplacement du système capitaliste, la cause première de la guerre, par le socialisme.

(Article original paru le 10 décembre 2014)