Home » Nouvelles internationales » Europe » Europe du Sud » Bosnie-Herzégovine

La pseudo-gauche bosniaque fonce vers la droite

Par Ognjen Markovic
7 avril 2014

Les manifestations qui ont éclaté il y a deux mois en Bosnie étaient une expression de la colère de la classe ouvrière contre les niveaux de chômage désastreux et les conditions économiques misérables créées par des années de mesures d'austérité dictées par le Fonds monétaire international et l'Union européenne.

Ces manifestations ont débuté à Tuzla, une ville très ouvrière et la troisième plus grande ville du pays, et se sont répandues dans d'autres régions, dont la capitale, Sarajevo. De nombreux bureaux de l'administration ont été incendiés et plusieurs exécutifs municipaux ont démissionné.

Suite à ces manifestations, des assemblées sont apparues, d'abord à Tuzla, puis à Sarajevo, Mostar et dans quelques villes plus petites. Elles étaient dominées politiquement par un certain nombre de groupes de la pseudo-gauche et d'individus qui affirmaient que ces assemblées représentaient la voix de la classe ouvrière et constituaient des organes d'autogestion et même des soviets.

Au premier plan de celles-ci, il y a un groupe appelé Lijevi (ceux de la gauche). Son site web a une introduction de trois phrases intitulée «qui sont ceux de la gauche?» qui décrit cette organisation comme «un nouveau mouvement politique […] qui appelle tous les gens qui ont un esprit ouvert et des idées progressistes, qui refusent de sombrer dans l'apathie et le pessimisme, à nous rejoindre […]» Cette brève déclaration affirme, «Il n'y a pas d'alternative à l'action», et parle de «socialisme démocratique, laïcité, féminisme, antifascisme, et développement durable».

Lijevi a été officiellement créé en avril 2012. L'un de ses dirigeants, Emin Eminagic, a dit à propos des manifestations étudiantes qui ont éclaté après le début de la crise financière mondiale en 2008, qu'elles «ont donné naissance à un groupe de jeunes gens qui ont commencé à penser politiquement et à tenter de créer un meilleur futur pour le pays». Ajoutant: «Il y a maintenant un parti politique qui a été formé par d'ex-activistes étudiants, les Lijevi, qui utilisent les assemblées comme mécanismes de prise de décision dans leurs organisations de base.»

Eminagic a une maîtrise en Sciences du nationalisme de l'Université d'Europe centrale de Budapest et a fait un stage au Centre des études sur la sécurité, un laboratoire d'idées à Sarajevo dirigé par des responsables du ministère des Affaires étrangères bosniaque et financé par, entre autres, l'OTAN, l'USAID [Agence américaine pour le développement international], la Commission européenne et divers gouvernements européens.

Lijevi tire ses origines des organisations comme Dosta! (Assez!) et l'Organisation unifiée pour le socialisme et la démocratie (JOSD). Cette dernière définit sa mission comme «unir les individus de diverses convictions anticapitalistes (marxistes, anarchistes, anarcho-syndicalistes, trotskystes, situationnistes, communistes de gauche, euro-communistes, adhérents au socialisme démocratique et d'autres) en une seule organisation».

En septembre 2009, Dosta et JOSD ont organisés un «Forum de résistance» qui accueillait des personnalités comme François Sabado et Lucien Perpette, des membres dirigeants du Secrétariat unifié pabliste (USec). L'USec a rompu avec le trotskysme dans les années 1950. Il attribuait un rôle révolutionnaire à la bureaucratie stalinienne en Union soviétique, aux partis sociaux-démocrates en occident et à divers mouvements nationaux de par le monde. Il a liquidé section après section de la Quatrième Internationale.

Entre 2010 et 2012, le JOSD a organisé trois festivals «de gauche» à Sarajevo. Il l'a fait conjointement avec la Fondation Rosa Luxembourg, le laboratoire d'idées du parti La Gauche (Die Linke) en Allemagne, un parti bourgeois pleinement consacré à la propriété privée, à l'économie de marché et à l'État capitaliste. Appelés AntiFest, ces festivals donnaient une plate-forme à divers groupes internationaux de la pseudo-gauche. En mars 2014, Lijevi a accueilli Olivier Besancenot, le porte-parole du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) le parti pabliste français. Celui-ci a en retour applaudi la ville de Tuzla comme «la capitale méconnue de l'Europe des travailleurs et des peuples».

Le manque de principes et la démoralisation de cette couche sociale que l'on retrouve chez Dosta et au JOSD sont évidents dans leur évolution politique. Un ex-dirigeant du JOSD, Salmedin Mesihovic, un professeur d'histoire de l'Université de Sarajevo, a récemment rédigé un article qui déclare: «si vous êtes séduit par le sadomasochisme, créez ou soyez l'un des créateurs d'un parti [politique] parmi les slaves du sud, c'est-à-dire les balkanisés occidentaux». Le dirigeant le plus en avant de Dosta, Demir Mahmutcehajic, est maintenant un député local du Parti social-démocrate, le parti successeur de la Ligue des communistes de Bosnie-Herzégovine stalinien.

L'évolution du journaliste Vuk Bacanovic est particulièrement révélatrice de ce processus: c'est un membre dirigeant de longue date du JOSD et le principal rédacteur du site web de Lijevi. Il fut un temps ou Bacanovic s'en prenait à l'inégalité, parsemant ses écrits de termes aux accents révolutionnaires et de citations de Marx, Lénine et Trotsky.

Cependant, dès 2012, quand le JOSD se débarrassait de sa vieille peau et se transformait en Lijevi, Bacanovic se plaignait que «plusieurs dizaines d'internationales trotskystes [s'engagent] dans des guerres intestines» et notait que «les mouvements révolutionnaires contemporains semblent les ignorer complètement ou, encore pire, sont ignorés par eux».

Dans un article du 20 mars 2014 intitulé «Où les assemblées se trompent-elles?», Bacanovic écrit que l'assemblée de Sarajevo serait dominée par «des employés du secteur associatif» et que cela «fait fuir les gens». Il qualifie ensuite de «partiellement utopiste» ou «irréelles» des demandes en faveur de diverses aides sociales en déclarant, «au lieu de solutions à court terme comme des aides sociales généreuses, la seule voie actuelle vers la prospérité est […] par la création d'emplois. Concrètement, on pourrait exiger que 20 pour cent du budget à tous les niveaux de l'administration aillent continuellement aux […] banques de développement et aux fonds industriels» dirigés par les «sociétés d'investissement professionnelles».

En d'autres termes, plus d'argent pour les banques et des aides sociales uniquement dans la mesure où les capitalistes peuvent se les permettre. La redistribution des richesses, mentionnée pour faire bonne mesure, est reportée indéfiniment.

Bacanovic conclut: «C'est là l'indispensable, et ensuite on peut parler d'impôts progressifs, de participation des travailleurs, d'autogestion, du nouveau socialisme démocratique et d'autres politiques progressistes. Les assemblées […] sont le phénomène social le plus progressif […] et exactement pour cette raison ils doivent se développer en premier lieu en réalisant qu'ils ne peuvent remplacer du jour au lendemain les pouvoirs législatifs et exécutifs.»

La pseudo-gauche du JOSD/Lijevi traite avec mépris les grandes questions historiques et s'associe avec des forces qui ont un long passé contre-révolutionnaire. Ils ont fini assez rapidement par abandonner leur programme réformiste limité.

Leur base sociale est la classe moyenne: professeurs d'université et jeunes en post-doctorat qui visent des carrières universitaires ou similaires, journalistes, avocats et autres professions libérales. Les conceptions sociales de cette couche ne visent pas à lutter pour un changement complet de la société capitaliste au bénéfice de la majorité opprimée, mais saisir des occasions pour leur propre avancement social et une distribution plus équitable des revenus au sein des 10 pour cent les plus riches de la population.

La construction d'un parti authentiquement révolutionnaire n'est possible que sur la base de principes historiques fermes et des conquêtes théoriques réalisées par des générations de luttes. À l'opposé des divers groupes de la pseudo-gauche, seul le Comité international de la Quatrième Internationale, qui publie le World Socialist Web Site, est guidé par une telle perspective et s'appuie sur ces principes.

Dans le cadre de la lutte pour augmenter notre influence en ex-Yougoslavie, nous sommes heureux d'annoncer que nous allons relancer notre page en serbo-croate sur le WSWS dans un avenir proche. Nous sommes sûrs qu'elle servira de point de ralliement pour les couches de travailleurs et de jeunes les plus politiquement avancés de la région.

(Article original paru le 5 avril 2014)