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Le président allemand Gauck en visite d’Etat en France

Par Peter Schwarz
9 septembre 2013

Mercredi, 4 septembre, le président Joachim Gauck, devenait le premier politicien allemand de haut rang à s’être rendu à Oradour-sur-Glane. Ce village limousin au centre de la France avait été en 1944 le théâtre d’un crime brutal.

Quatre jours après l’invasion des alliés en Normandie, des troupes appartenant à la division « Das Reich » des Waffen SS ont exécuté tous les habitants du village en guise de représailles contre une embuscade supposée de partisans. 642 personnes ont péri dans le massacre, dont 207 enfants et 254 femmes qui furent enfermés dans l’église et brûlés vifs. Seulement six des habitants ont survécu.

Comme ce fut le cas avec les autres crimes allemands en Italie, en Grèce, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie et en Union soviétique, le système judiciaire allemand n’a jamais traduit en justice un seul des responsables ou les a extradés vers la France. Seul un tribunal d’Allemagne de l’est (RDA) a condamné en 1983 Heinz Barth, 63 ans, à la perpétuité parce qu’il avait participé à l’assaut en qualité d’officier SS. Après la réunification allemande, Barth a reçu une pension de victime de guerre. Il a été libéré de prison en 1997 et il est mort en 2007.

En 1953, le tribunal militaire de Bordeaux avait condamné à mort deux soldats SS qui avaient participé au massacre et dix-huit autres aux travaux forcés. Quatorze de ces condamnés originaires de l’Alsace furent immédiatement libérés en vertu de la loi d’amnistie pour les citoyens français. Même les membres des SS allemands, y compris ceux qui avaient été condamnés à mort, se retrouvèrent en liberté dès 1959.

Gauck et le président français François Hollande, accompagnés de l’un des survivants, ont visité les lieux du massacre qui ont été préservés en l’état comme un lieu de mémoire. Gauck a parlé de « crime barbare et atroce » en exprimant sa « gratitude et son humilité » pour l’invitation à se rendre à Oradour. C’est un « symbole de réconciliation, un geste qu’on ne pouvait solliciter mais seulement recevoir comme un don. »

S’inspirant du philosophe Karl Jasper, Gauck a reconnu « la culpabilité morale collective des Allemands pour les événements de 1933-1945. » Il assura ses auditeurs que les « enfants et les petits-enfants des criminels » avaient refaçonné les « conditions spirituelles de vie en Allemagne, » de façon à que « plus jamais notre pays ne soit le berceau de la xénophobie, de l’hystérie raciste, du crime, du meurtre et de la guerre. »

Gauck a promis de ne jamais oublier « Oradour et les autres lieux de barbarie et d’atrocité en Europe. »

En réalité, l’évocation des crimes passés ne visait pas à tirer des leçons pour la création d’un avenir pacifique mais plutôt à refouler le présent et à préparer de nouveaux crimes de guerre.

C’est ce que soulignait le débat en train de se dérouler à quelques 400 kilomètres de là, au parlement français, où les députés débattaient de la guerre contre la Syrie. Il ne leur était pas permis de voter; le président Hollande dispose du pouvoir de décision en vertu de la Constitution et avait depuis longtemps pris la décision de soutenir une frappe militaire aux côtés des Etats-Unis.

L’Allemagne, la France et les Etats-Unis ne craignent pas de collaborer avec des « rebelles » islamistes en Syrie qui sont en train de commettre à l’encontre de leurs adversaires des crimes tout aussi brutaux que ceux commis par les SS. Ils assassinent les opposants politiques et les membres des minorités chrétiennes, kurdes et alaouites tout en se vantant de leurs actes sur des vidéos mises en ligne.

Hollande n’a pas craint d’utiliser les crimes commis à Oradour pour justifier une nouvelle guerre qui serait un viol manifeste des droits de l’Homme. Sans nommer directement la Syrie, il a établi un parallèle entre le massacre de 1944 et les massacres actuellement perpétrés dans le monde. Il entendait par là l’emploi de gaz neurotoxiques en Syrie dont la France et les Etats-Unis ont rejeté la responsabilité sur le régime Assad et dont ils se servent comme prétexte pour mener une guerre planifiée de longue date.

Il est significatif que Gauck n’a pas prononcé une seule syllabe sur les plans de guerre contre la Syrie ni dans le discours qu’il a prononcé à Oradour, ni dans la déclaration faite par lui la veille à Paris, à l’issue d’un dîner officiel. L’ancien pasteur d’Allemagne de l’est, qui aime bien pérorer sur la liberté, la responsabilité morale et autres choses du même type, s’est drapé dans le silence lorsqu’il est question de la préparation d’un crime de guerre au vu et su de la population mondiale.

Sa visite à Oradour, qui a été couverte d’éloges par les médias allemands et français, visait surtout à offrir une couverture morale aux plans de guerre de Hollande. Gauck représente ainsi la ligne politique du gouvernement allemand, et celle de l’opposition. Le Parti social-démocrate (SPD) et les Verts, bien que s’étant montrés quelque peu réticents à soutenir directement une frappe militaire durant la campagne électorale, ont signalé depuis longtemps leur accord pour une guerre en Syrie.

Durant sa visite en France, Gauck ne s’est jamais lassé d’invoquer l’amitié franco-allemande. La note finale de l’allocution prononcée à Oradour a été de saluer l’unité européenne, d’appeler à maintenir « cette Europe » et à poursuivre sa construction.

L’action soigneusement chorégraphiée d’Oradour était destinée à rappeler une réunion entre le président français François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl à Verdun, en septembre 1984. Afin de mettre en évidence l’alliance politique étroite entre la France et l’Allemagne, les deux politiciens avaient, devant la presse du monde entier, marché main dans la main sur ce champ de bataille bien connu de la première Guerre mondiale. A Oradour, Gauck et Hollande ont répété ce geste, se tenant de manière démonstrative par la main.

Le fait qu’ils aient jugé nécessaire de répéter ce geste 29 ans plus tard est un indice que les relations entre la France et l’Allemagne sont extrêmement tendues. C’est ce qui a été souligné par la remarque de Gauck selon laquelle l’Allemagne d’aujourd’hui est « un bon pays » qui veut « construire l’Europe et non pas la dominer. » Si l’Allemagne n’aspirait pas à l’hégémonie, il n’y aurait aucune raison que Gauck le nie explicitement.

Mais, en réalité, les relations franco-allemandes sont caractérisées par des tensions depuis l’éclatement de la crise économique mondiale en 2008. La politique d’austérité que l’Allemagne, en tant qu’économie la plus forte, impose à l’UE, a créé des conditions qui produisent d’extrêmes difficultés pour la France et ses alliés économiques directs en Europe méridionale.

De plus, l’Allemagne a considérablement profité de l’euro qui au départ avait été considéré par Paris comme un moyen de contenir la prédominance économique à l’est de son voisin. La monnaie unique a favorisé les exportations de l’Allemagne sur le marché européen et a contribué à établir un taux de change relativement faible pour le commerce extérieur à l’Europe.

Depuis que l’écart entre les taux d’intérêt pour les obligations d’Etat s’est creusé durant la crise de l’euro, les faibles intérêts en vigueur en Allemagne ont agi comme un stimulant économique artificiel alors que les prêteurs en Europe méridionale connaissent des taux d’intérêt élevés.

Les intérêts français et allemands sont aussi en train de diverger en matière de politique étrangère après que les plans d’une politique étrangère européenne se sont soldés par un échec.

Sous le président Nicolas Sarkozy, la France avait déjà commencé à se concentrer sur ses zones d’influence traditionnelles en Méditerranée, en Afrique et au Moyen-Orient. C’est pour cette raison qu’elle a réintégré les structures de commandement de l’OTAN et coopéré étroitement avec les Etats-Unis. La guerre contre la Libye avait principalement eu lieu à l’initiative de Sarkozy et Hollande a maintenu ce cap au Mali et en Syrie.

Par contre, les intérêts de l’Allemagne sont concentrés en Europe de l’est qu’elle considère être une extension de son atelier de production industrielle à destination de la Russie, son principal fournisseur d’énergie, et de la Chine dont le marché d’exportation enregistre la plus forte croissance. L’Allemagne s’était abstenue de participer à la guerre en Libye, ce que Berlin considère aujourd’hui avoir été une erreur. Les responsables de la politique étrangère allemande en ont déduit que leurs intérêts ne pouvaient être garantis qu’en alliance avec les Etats-Unis, du moins pour le moment. Berlin a par conséquent donné le feu vert à une attaque de la Syrie.

Dans ce contexte, la visite d’Etat de Gauck en France, la première d’un président allemand depuis 17 ans, a poursuivi deux objectifs : il a cherché à tempérer le conflit entre la France et l’Allemagne et à apporter un soutien à Hollande pour sa guerre en Syrie. Choisir pour ce faire le cimetière des victimes d’Oradour est un geste d’un cynisme sans égal.

(Article original paru le 7 septembre 2013)