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Allemagne: Oskar Lafontaine, du parti ‘Die Linke’, appelle à un retour aux monnaies nationales

Par Christoph Dreier
18 mai 2013

Dans le contexte des conflits sociaux grandissants de l’Europe, le fondateur et ancien président de ‘Die Linke’ (La Gauche) a proposé un moyen d’intensifier les mesures d’austérité et de diviser les travailleurs du continent. Il souhaite réduire les salaires dans les pays d’Europe méridionale de 20 à 30 pour cent en réintroduisant les monnaies nationales.

Lafontaine a publié la semaine dernière un commentaire sur sa page web dans lequel il argumente en faveur d’une « politique salariale orientée à la production ».

« Les salaires et les dépenses sociales ont augmenté trop fortement dans le sud de l’Europe » écrit-il. Parce que les salaires ont baissé en Allemagne, cela a conduit à un déséquilibre qui rend l’exportation à partir du sud de l’Europe plus difficile, dit il.

« Afin de parvenir à nouveau à une compétitivité à peu près équilibrée » dit Lafontaine, « les pays comme la Grèce, le Portugal, et l’Espagne [doivent devenir] autour de 20 à 30 pour cent moins chers et l’Allemagne 20 pour cent plus chère par rapport à la moyenne des pays de l’Union européenne. »

La tentative de réduire les salaires dans les pays d’Europe méridionale au moyen de mesures d’austérité a échoué, dit il encore. « La réelle dévaluation à travers des salaires en baisse, menant à une perte de revenu de 20 à 30 pour cent dans l’Europe du sud et même en France, conduit à un désastre, comme nous pouvons déjà le voir en Espagne, en Grèce et au Portugal. »

Par désastre Lafontaine n’entend pas la misère sociale, le chômage ou les baisses de salaire, qu’il défend lui-même un peu plus loin dans son texte. Il entend bien plutôt le risque de soulèvements et de révolutions incontrôlables dus à la colère sociale et aux tensions de classe grandissants dans toute l’Europe. Il veut empêcher cela en développant un nouveau mécanisme destiné à imposer les attaques sociales et à fomenter le nationalisme et le chauvinisme, et diviser la classe ouvrière européenne.

Concrètement, Lafontaine suggère la réintroduction de monnaies nationales parallèles « à côté de l’Euro » afin de « rendre possible à nouveau des dévaluations et des réévaluations contrôlées au moyen d’un régime de taux de change endossé par l’Union européenne. » Selon Lafontaine, les pays d’Europe méridionale devraient alors dévaluer leurs monnaies jusqu’à ce que leurs exportations redeviennent compétitives sur le marché mondial.

Lafontaine avait préconisé un modèle similaire en 1990, alors qu’il était candidat à la chancellerie du SPD, le parti social-démocrate. A ce moment là, il s’était prononcé contre l’introduction de la monnaie de l’Allemagne de l’Ouest (Deutschemark) en Allemagne de l’Est, afin de maintenir les salaires le plus bas possible à l’Est avant la réunification.

La proposition de Lafontaine de revenir à des monnaies nationales s’appuie sur la politique d’austérité du gouvernement allemand. Le gouvernement Merkel dicte une politique de réduction des salaires et de coupes dans les dépenses publiques à tous les pays européens. Avec l’aide de l’UE et du FMI (Fonds monétaire international), il a causé un désastre social en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Italie. Dans la seule Grèce, les salaires réels ont baissé de 40 pour cent en moyenne. En même temps, le chômage a grimpé à 27 pour cent.

Pour Lafontaine cela ne va pas assez loin. Par l’introduction de monnaies nationales parallèles qui seraient ensuite dévaluées, il veut réduire les salaires, les retraites et les prestations sociales à un minimum grâce à la faux de l’inflation.

De telles monnaies parallèles sont un phénomène répandu dans les pays des Balkans et de l’ancienne Union soviétique, où l’euro et le dollar fonctionnent comme des monnaies semi officielles. On paye aux travailleurs des salaires horriblement bas dans la monnaie nationale si bien qu’ils n’ont pas accès aux produits importés ou à des médicaments chers, alors que les parties riches de la classe moyenne qui ont accès aux monnaies étrangères peuvent mener une vie confortable.

Si la proposition de Lafontaine était mise en oeuvre, les pays du sud de l’Europe deviendraient, grâce aux salaires de misère, des paradis pour les investisseurs étrangers et les conséquences sociales seraient catastrophiques. Une partie de la classe moyenne riche continuerait d’avoir accès aux marchandises du marché mondial et aux sources de financement de l’UE, alors que leurs domestiques, jardiniers ou cireurs de chaussures recevraient des salaires de famine.

La proposition de Lafontaine vise à mobiliser des couches de la classe moyenne dans le but de poursuivre les mesures d’austérité de l’élite financière et de supprimer la résistance des ouvriers contre elles. Il vise à approfondir les différences de revenus en Europe, diviser les ouvriers et les monter les uns contre les autres.

La disparité des revenus en Europe s’accroît déjà fortement. Selon Eurostat, les salaires bruts annuels moyens atteignaient, en 2012, 42.000 euros en Allemagne, 26.300 euros en Espagne et 17.400 euros au Portugal. Lafontaine souhaite que ce fossé s’agrandisse encore.

Son allégation selon laquelle les salaires en Europe méridionale « ont augmenté trop fortement » est tout simplement un mensonge. Selon des chiffres de la Fondation Hans-Böckler, proche des syndicats, les salaires réels ont augmenté entre 2000 et 2008 de juste 4,6 pour cent en Espagne et de seulement 3,3 pour cent au Portugal. Ils ont depuis, suite aux mesures d’austérité, baissé de façon dramatique et se trouvent pour la plupart sous le niveau de 2000.

Les réductions de salaires proposées par Lafontaine auraient des répercussions directes en Allemagne. Les salaires n’augmenteraient pas de 20 pour cent dans ce pays, comme il le suggère. Bien plutôt et comme par le passé, des salaires bas en Europe du Sud et de l’Est seraient utilisés systématiquement pour faire baisser les salaires dans les pays d’Europe du Nord et de l’Ouest. L’objectif étant la destruction de tous les acquis sociaux des ouvriers sur l’ensemble du continent.

Le fait que Lafontaine utilise de tels arguments droitiers et réactionnaires et soutien ouvertement le programme de la contre-révolution sociale en Europe révèle la nature sociale du parti ‘La Gauche’. Issu à la fois de la bureaucratie stalinienne d’Allemagne de l’Est et de la bureaucratie sociale-démocrate à l’Ouest, il représente les intérêts d’une couche affluente qui est extrêmement hostile à la classe ouvrière. Plus la crise s’accentue, plus ces éléments se rapprochent de l’élite financière et de l’appareil d’Etat.

Les vues de Lafontaine sur cette question diffèrent à peine de celles des formations les plus droitières. La proposition d‘introduire des monnaies parallèles dans le but de les dévaluer fut d’abord avancée il y a deux semaines par Bernd Lucke, le président du parti droitier Alternative pour l’Allemagne (AFD). L’AFD préconise un programme économique néo libéral et a pour objectif de réduire les dépenses sociales et les impôts pour les riches. Il souhaite le maintien de l’UE et sa rationalisation « grâce à plus de compétition et de responsabilité personnelle. »

« Sous beaucoup d’aspects, leur critique du sauvetage de l’euro actuellement en cours est correcte » dit la députée de ‘La Gauche’ Sahra Wagenknecht à propos du programme de cette formation droitière à N-TV. Il n’était pas « encore clair » dans quelle direction ce parti allait. « Comme nous, ils sont critiques vis-à-vis de la politique européenne de la chancelière. Il y a de nombreux points communs » dit-elle.

Avec ses avances en direction de la frange droitière, Wagenknecht révèle l’orientation de son propre parti, et suit l’exemple de groupes petits-bourgeois et de la pseudo gauche dans d’autres pays. La Coalition de la gauche radicale en Grèce (SYRIZA) a récemment forgé une alliance avec des populistes droitiers. En Europe de l’Est, la collaboration d’organisations s’autoproclamant « de gauche » et de partis fascistes et d’extrême-droite est à l’ordre du jour.

Les propositions de Lafontaine ont conduit à des disputes au sein de La Gauche. La présidente Katja Kipping argumente en faveur du maintien de l’Union européenne et de sa monnaie commune. Elle s’aligne par là sur le gouvernement Merkel, le SPD et les Verts qui pour le moment soutiennent l’UE et l’euro et s’en servent pour attaquer les droits sociaux des travailleurs de toute l’Europe.

En dernière analyse, les différences entre les deux conceptions sont minimes du point de vue de la classe ouvrière. Tandis que Kipping s’accroche à la politique passée des coupes sociales sous les diktats de l’UE, Lafontaine cherche à développer de nouveaux mécanismes pour réaliser le même but.

Les travailleurs en Europe ne peuvent s’opposer aux diktats austéritaires de l’UE et briser le pouvoir de l’élite financière qu’en s’unifiant et en luttant pour les Etats socialistes unis d’Europe. Lafontaine essaie d’empêcher une telle unité en divisant la classe ouvrière et en fomentant le nationalisme.

(Article original publié le 11 mai 2013)