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Le parti allemand La Gauche défend l’Union européenne

Par Christoph Dreier
4 décembre 2013

Le comité exécutif du parti La Gauche (Die Linke, l’homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France) a discuté, au cours du week-end du 23 au 24 novembre, un projet de programme pour les élections européennes. Le document, qui a été adopté avec plusieurs amendements à 18 contre 11 voix comme projet que l’exécutif soumettra au congrès du parti en février, contient une défense véhémente de l’Union européenne (UE) et de ses ‘plans de sauvetage’.

C’est là la réponse de Die Linke à l’opposition grandissante contre l’UE et ses dictats d’austérité brutale imposés partout en Europe. Au fur et à mesure que l’UE devient de plus en plus discréditée aux yeux de millions de travailleurs, Die Linke prend l’initiative non seulement de défendre l’UE mais aussi ses ‘renflouements’ réactionnaires.

Le programme débute par une reconnaissance explicite de l’opposition populaire généralisée à l’UE : « Un nombre de plus en plus grand de gens associe ‘Europe’ à des coûts, à des dictats et à la bureaucratie. L’Union européenne apparaît aux populations des soi-disant Etats en crise – et ce souvent sous la forme de la chancelière allemande, Angela Merkel – comme une instance qui opère les coupes dans l’Etat social, les salaires, les retraites et le système de santé. Elles associent l’‘Europe’ à dévastation sociale et économique.

La réponse de Die Linke est de faire l’éloge de l’UE et de ses institutions, en les qualifiant de progressistes. « Aux côtés des mouvements sociaux, des syndicats et d’autres partis de gauche, nous argumentons en faveur d’une Union européenne nouvelle et différente, » précise le projet. Par une « nouvelle UE », Die Linke entend avant tout celle qui existe, et qui est fondée sur le traité de Maastricht – à laquelle Die Linke recommande d’apporter quelques changements cosmétiques.

Et donc, l’exécutif de Die Linke exige des pouvoirs de décision plus grands pour le parlement européen et un droit d’initiative à la place du conseil. Une « clause de progrès » doit être insérée dans les traités de l’UE, écrivent-ils, afin de garantir des choses comme l’autonomie de la négociation collective. Sur cette base, affirment-ils, une Europe « démocratique », « sociale » et « pacifique » pourrait émerger.

Une telle description de l’UE est absurde. Depuis sa création en 1992, l’UE s’est efforcée d’éliminer toutes les barrières dans le but de maximiser les profits des banques et des grandes entreprises tout en attaquant les droits démocratiques et sociaux des travailleurs. Durant les années 1990, l’UE a organisé la dévastation sociale de l’Europe de l’Est. Les bas salaires en vigueur dans la région ont systématiquement été utilisés pour attaquer les niveaux de vie à travers tout le continent.

Avec l’éruption de la crise financière, l’UE a renforcé ce cours. En Grèce, la soi-disant « troïka » – la Commission de l’UE, la Banque centrale européenne, (BCE) et le Fonds monétaire International (FMI) – a provoqué une catastrophe sociale sans aucune légitimité démocratique. Deux tiers des jeunes gens sont sans emploi et le salaire moyen a chuté de 40 pour cent depuis 2008. Des conditions semblables existent en Espagne, au Portugal, en Italie et en Irlande.

La glorification de Die Linke et la défense de ses institutions réactionnaires ne sont pas un malentendu. Ce parti défend aussi les coupes sociales en Allemagne et il les a appliquées lorsqu’il siégeait dans des coalitions gouvernementales dans plusieurs gouvernements régionaux. Dans son projet de programme, il accepte explicitement les ‘plans de sauvetage’ de l’UE en tant que « sortie de crise à gauche ».

Selon le projet de programme, les pays criblés de dettes du fait des renflouements bancaires doivent rester sous la tutelle de la troïka. Seules les conditions liées à ces programmes doivent être changées, précise le projet. Die Linke suggère de façon absurde que la troïka pourrait être convaincue de changer sa politique et superviser des coupes dans les dépenses militaires, la nationalisation des banques qui ont failli, la défense de l’Etat social et l’imposition des hauts salaires. Ces mesures devant garantir que « les riches participent de manière appropriée au paiement de la crise. »

En fait, en défendant le renflouement, Die Linke défend la plus grande redistribution des richesses dans la période d’après-guerre. Les prêts issus des fonds de sauvetage de l’UE n’ont d’autre but que de rembourser, avec des intérêts, leurs actifs toxiques aux investisseurs privés. Tout au long de ce processus, le niveau de la dette des pays affectés n’a pas baissé mais a considérablement augmenté.

Au moyen du seul Mécanisme européen de stabilité (MES), 700 milliards d’euros de fonds publics ont été débloqués pour renflouer les créanciers des pays de la zone euro. De plus, les prêts de renflouement servent d’instrument à l’abolition de tout contrôle démocratique sur la politique économique nationale.

Dans le premier jet de la déclaration électorale qui avait été débattu en octobre par le comité exécutif, ne figurait pas même une allusion à une décote sur la dette pour les créanciers. Suite à une critique interne au parti, un petit paragraphe fut ajouté. Die Linke s’y prononce en faveur d’un « audit de la dette » afin de déterminer la légitimité de la dette. Si les dettes se révélaient être illégitimes, il devrait y avoir un « allègement sensible de la dette. » Le projet ne présentait aucune indication quant à ce que serait son critère pour une dette « légitime ».

Ainsi, Die Linke déclare que certaines formes de dette sont tout à fait légitimes tout en confirmant que même les dettes jugées illégitimes seraient au moins partiellement remboursées. Une décote pour les créanciers et que le parti présente comme une sorte de punition, est totalement dans le propre intérêt des créanciers et peut même, comme en Grèce, donner lieu à un enrichissement supplémentaire.

Le soutien du plan de sauvetage de l’UE est dans la pleine ligne politique de Die Linke. En octobre 2008, le parti avait voté en faveur de la législation d’urgence afin d’accélérer au parlement le renflouement bancaire allemand – une condition préalable pour faire voter en toute hâte au parlement un plan de renflouement à hauteur de plusieurs milliards sans débat significatif.

Sous le titre « pour une Europe pacifique », Die Linke affirme que l’UE et ses organisations antérieures étaient censées « empêcher des guerres et – après les Guerres mondiales du 20ème siècle – contribuer à des développements pacifiques à l’intérieur et en dehors de l’Europe. » Ensuite, Die Linke plaide sur cette base en faveur d’un « nouveau départ » pour arriver à une Europe plus pacifique.

En fait, la Communauté européenne (CE) a été formée en tant que rempart contre le bloc de l’est. Après l’effondrement de l’Union soviétique elle a poursuivi une politique étrangère de plus en plus agressive et expansionniste, y compris par des moyens militaires. Parallèlement, les divisions nationales internes grandissaient. Berlin en particulier a utilisé l’UE pour dominer le continent et imposer ses propres intérêts économiques.

La glorification de la fédération d’Etats a aussi servi à couvrir la politique droitière de Die Linke. Le premier projet du programme électoral du parti Die Linke n’avait pas exclu les interventions militaires européennes mais les avait liées à des conditions spécifiques. Le projet indiquait, « L’UE ne possède ni les instruments démocratiques nécessaires pour mener des interventions à l’étranger conformément à la volonté de la population européenne ni n’apporte une contribution suffisante pour garantir la paix. »

Lorsque plusieurs organes de presse en conclurent que Die Linke était en train d’affaiblir les critiques exprimées précédemment au sujet des interventions militaires, l’exécutif du parti avait d’abord fait marche arrière. Le quotidien Junge Welt a cité un article du Bureau central de Die Linke selon lequel le paragraphe incriminé s’était « retrouvé dans le premier projet à la suite d’une erreur ».

Contacté par le WSWS, le porte-parole de Die linke, Alexander Fischer, a dit ne pas souhaiter faire d’autres commentaires.

Puis, dans le deuxième projet, il est dit: « L’UE agit de plus en plus souvent avec des moyens militaires sans se baser suffisamment sur le droit public international. Elle rivalise avec les Nations unies en sapant sa légitimité. » Cette formulation implique que le recours à la force militaire est justifié si elle a la légitimation du droit public international octroyé par les Nations unies – comme dans le cas de la guerre en Afghanistan.

Avec cette position l’exécutif réfère à une discussion qui a lieu depuis des mois au sein de Die Linke. Des sections significatives de la direction du parti, dont le dirigeant du groupe parlementaire, Gregor Gysi, et le porte-parole des Affaires étrangères, Paul Schäfer, ont à maintes reprises demandé que le parti accepte des interventions étrangères de l’armée allemande.

Ils cherchent à établir Die Linke comme un partenaire de coalition fiable au niveau fédéral en rappelant à l’élite dirigeante que lorsque Die Linke était au gouvernement, le parti avait jeté par-dessus bord toutes ses promesses électorales.

D’influents représentants de Die Linke ont critiqué une politique militariste par trop ouverte et la défense de l’UE, craignant que Die Linke ne continue de perdre de l’influence si elle appuie de telles positions militaristes et antisociales. Toutefois, ce qui sous-tend leur critique du projet de programme est un nationalisme patent.

Andreas Wehr, député au parlement européen, a écrit dans Junge Welt que l’attention particulière du parti ne devrait pas être axée sur l’Europe. « Il existe sur le plan national des syndicats forts et des partis politiques capables d’agir. Ce n’est qu’ici qu’il existe des organes de presse qui font qu’un débat public est possible sur le cap suivi par un pays. Rien de tout ceci n’existe dans l’UE. »

Onze députés et membres de l’exécutif, dont Wolfgang Gehrcke et Sevim Dagelen, ont déclaré que le projet était « marqué par un européisme ». Il était difficile de le « considérer comme une défense de la constitution allemande et des droits démocratiques, et de la souveraineté démocratique qui en constitue la base » ont-ils déclaré.

De telles positions nationalistes ne sont nullement nouvelles au sein de Die Linke. L’ancien président de Die Linke, Oskar Lafontaine, avait demandé en mai dernier que les pays endettés d’Europe méridionale quittent l’euro de sorte que les salaires puissent baisser de 20 à 30 pour cent. (Voir : « Allemagne: Oskar Lafontaine, du parti ‘Die Linke’, appelle à un retour aux monnaies nationales ») Dans le même temps, la vice-présidente du parti, Sahra Wagenknecht, avait fait l’éloge de la politique européenne du parti droitier Alternative pour l’Allemagne pour polémiquer quelques semaines plus tard contre la formation en Allemagne de jeunes gens sans emploi issus d’autres pays européens. (Voir : « Le Parti la Gauche allemand profère des paroles nationalistes »)

De par leur campagne en faveur de la souveraineté nationale, cette faction de Die Linke cherche un autre moyen pour désarmer politiquement les travailleurs en les liant à l’Etat, aux syndicats et aux partis bourgeois. Ils recourent aux arguments de tendances d’extrême droite et expriment un euro scepticisme grandissant au sein de certaines couches de la classe dirigeante allemande. Ceci se manifeste dans Die Linke comme dans toute autre tendance bourgeoise.

Les deux factions de Die Linke représentent des variétés différentes d’une politique bourgeoise droitière. Pour défendre leurs intérêts, les travailleurs doivent rejeter ce parti et s’opposer à l’Union européenne et au nationalisme croissant favorisé par l’UE. Les travailleurs requièrent leur propre perspective indépendante : les Etats socialistes unis d’Europe.

(Article original paru le 2 décembre 2013)