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SYRIZA fait un pacte politique avec la droite nationaliste

Par Christoph Dreier
8 avril 2013

Le 22 mars, le président de la Coalition de la Gauche radicale grecque (SYRIZA), Alexis Tsipras, a rencontré son homologue du parti nationaliste d’extrême-droite des Grecs Indépendants (ANEL), Panos Kammenos, pour poser les bases d’une alliance commune. Se désignant comme « front », l’alliance s’engage à sauver les banques chypriotes avec une aide venant de l’Union européenne (UE) dans le but de compenser les pertes subies du fait de la restructuration de la dette grecque.

Les deux partis ont demandé au gouverneur de la Banque centrale grecque, Giorgos Provopoulos, d’expliquer au parlement pourquoi il a rejeté la demande de soutenir les banques chypriotes à l’aide de 2 milliards d’euros pris sur les 48 milliards d’euros du fonds de renflouement destiné aux institutions financières grecques.

De cette façon, le gouvernement chypriote voulait empêcher la destruction par l’UE du système bancaire du pays.

La formation de l’alliance SYRIZA-ANEL prouve l’exactitude de l’évaluation du World Socialist Web Site selon laquelle SYRIZA [qui entretient des relations fraternelles avec le Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France et le parti Die Linke d’Oskar Lafontaine en Allemagne] ne peut être considérée comme une tendance de gauche, mais est une organisation droitière de la classe moyenne. Ce qui constitue aussi un avertissement clair pour les travailleurs grecs et européens que le plus vaste parti d’opposition en Grèce est prêt à collaborer avec les forces les plus réactionnaires dans le but de promouvoir les intérêts de la classe dirigeante grecque.

ANEL est une scission d’extrême-droite du parti conservateur au pouvoir, Nouvelle Démocratie (ND). Kammenos qui siège au parlement depuis 1993 en tant que député ND, et qui a été vice-ministre du Commerce et du Transport maritime, a fondé ANEL en février 2012. Il avait été expulsé du groupe parlementaire de ND et du parti parce qu’il n’avait pas voté en faveur du second mémorandum convenu avec l’UE.

ANEL préconise un programme réactionnaire de nationalisme et de dictature, ponctué de quelques phrases populistes à l’encontre des mesures d’austérité. Kammenos réclame un comité non partisan qui serait pourvu de pouvoirs d’urgence et qui contrôlerait le destin du pays. Ce qui est requis, a-t-il dit, c’est une « prise de conscience nationale et un soulèvement.» Ceci comprend la persécution et la déportation d’immigrants sans papiers, qu’ANEL soutient farouchement, en en faisant une question de « sécurité nationale. »

La réaction de SYRIZA est de conclure une alliance avec ANEL en plus de son propre virage à droite en faveur du nouveau cap emprunté par l’UE, et particulièrement par l’Allemagne, à l’égard de Chypre. Alors que, dans le cas de la Grèce, l’UE a travaillé en étroite collaboration avec l’élite dirigeante grecque pour sauver les banques aux dépens de la classe ouvrière, à Chypre, les mesures visent également la bourgeoisie chypriote elle-même. L’objectif déclaré du gouvernement allemand est de saigner à blanc le secteur bancaire pour ainsi consolider sa position face à ses concurrents.

La bourgeoisie grecque craint non seulement que la politique à l’égard de Chypre ne serve de modèle pour la Grèce, mais elle s’inquiète aussi de son impact immédiat. La Grèce est le principal partenaire commercial de Chypre. En 2010, la Grèce avait expédié 7,3 pour cent de ses exportations vers l’île, son troisième marché d’exportation. Tout comme la position géostratégique centrale de l’île – notamment par rapport aux conflits frontaliers avec la Turquie et la guerre qui se déroule actuellement dans la Syrie voisine – les énormes réserves de gaz naturel au large de l’île sont d’une importance économique cruciale.

Depuis 1964, le gouvernement grec cherche à incorporer Chypre à la Grèce. Après la tentative de la junte militaire grecque d’annexer la République de Chypre lors du coup d’Etat de 1974, la Turquie a occupé le Nord de l’île et a fondé la République turque de Chypre du Nord qui existe encore à ce jour. En 2004, sur l’insistance de la Grèce, la République de Chypre a été admise dans l’UE malgré les questions litigieuses de frontières. Cette politique est actuellement mise en danger par les mesures prises par l’UE à l’encontre de Chypre.

Les critiques de SYRIZA à l’égard de la politique communautaire appliquée à Chypre sont guidées par ces considérations. L’organisation défend les intérêts de l’élite dirigeante grecque et non ceux des travailleurs chypriotes et grecs. Dans le passé, Tsipras avait défendu l’UE et demandé que la Grèce rembourse ses dettes aux banques.

SYRIZA réclame même une application de ce régime à Chypre. Alors que SYRIZA critique la politique de l’UE relative à Chypre, elle exige conjointement avec ANEL l’élargissement du plan de renflouement des banques grecques à Chypre.

Le Fonds européen de stabilité financière (European financial stability Facility, EFSF) est le principal instrument pour le maintien des mesures d’austérité brutales en Grèce et qui ont causé une catastrophe sociale sans précédent. L’élargissement de ce mécanisme à Chypre signifie l’élargissement de ces attaques sociales brutales. Mais dans le même temps, une telle politique augmenterait l’influence grecque à Chypre.

Jeudi dernier, dans une interview accordée au journal turc Haberturk, la députée de SYRIZA, Rena Dourou, a souligné la position nationaliste de son parti en qualifiant de « politique continue de provocation » les déclarations du ministre turc des Affaires étrangères disant que son pays n’autoriserait pas l’extraction par la République de Chypre de gaz naturel au large des côtes chypriotes. La République turque de Chypre du Nord n’a aucun droit aux réserves de gaz et la Turquie devrait renoncer à sa présence sur l’île, a-t-elle dit.

En février, SYRIZA avait critiqué l’un de ses députés parce qu’il avait fait part de son opposition à un conflit militaire avec la Turquie au sujet des îles contestées. Ces opinions sont « très éloignées de celles de SYRIZA. Elles ne représentent en rien la ligne officielle du parti, » avait expliqué le parti à l’époque.

De telles opinions nationalistes s’accordent fondamentalement avec celles d’ANEL et c’est la raison pour laquelle Kammenos a proposé d’établir un « front » avec SYRIZA et pourquoi Tsipras a accepté. Alors que les inégalités sociales s’aggravent et que les conflits internationaux s’accentuent, SYRIZA défend de plus en plus ouvertement les intérêts de la bourgeoisie grecque à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Cette position découle directement du caractère de classe de SYRIZA en tant que parti bourgeois parlant pour les couches riches de la classe moyenne qui sont liées à l’élite dirigeante grecque et à l’UE, et qui sont extrêmement hostiles aux intérêts de la classe ouvrière.

La direction de SYRIZA a déjà annoncé envisager également de collaborer avec ANEL après la tenue de nouvelles élections, ce qui pourrait se traduire par l’arrivée au pouvoir de SYRIZA aux côtés d’un parti de droite pour décider de perpétrer immédiatement des attaques sérieuses contre la classe ouvrière.

C’est là un avertissement clair et net pour les travailleurs grecs et européens. Leurs intérêts sociaux et démocratiques fondamentaux ne peuvent être défendus que dans une lutte inlassable menée contre SYRIZA et tous ses satellites pseudo-gauches.

Il faut s'opposer au nationalisme de ces groupes au moyen de la perspective indépendante des Etats socialistes unis d’Europe. Les expériences à Chypre et en Grèce montrent que les capitalistes n’ont aucune solution à la crise, mis à part la destruction des droits des travailleurs et l’intensification des conflits internationaux.

(Article original paru le 4 avril 2013)