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Le nationalisme réactionnaire de l’«Alternative pour l’Allemagne»

Par Peter Schwarz
22 avril 2013

La création de l’« Alternative pour l’Allemagne » (Alternative für Deutschland, AfD) a été largement présentée comme une attaque contre la politique européenne du gouvernement allemand. Le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, et d’autres représentants de la coalition dirigeante ont sévèrement critiqué le nouveau parti.

En fait, cette représentation est totalement superficielle. L’apparition d’un parti droitier anti-euro en Allemagne est la conséquence logique de la politique européenne du gouvernement fédéral qui jouit du plein soutien du Parti social-démocrate (SPD), des Verts et de La Gauche (Die Linke, l’homologue allemand du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon en France).

Depuis des décennies, il a existé au sein des élites dirigeantes allemandes un soutien pratiquement unanime pour le processus d’intégration européen sous les auspices des institutions de Bruxelles. Après la Seconde guerre mondiale, la réconciliation avec la France avait permis à la classe dirigeante allemande de mettre ses crimes de guerre sous le tapis. La croissance économique qui s’était accélérée au fur et à mesure que les frontières nationales disparaissaient avait facilité la politique du compromis social.

Après la chute du Rideau de fer, les exportations allemandes ont profité de l’élargissement de l’Union européenne (UE) et de l’introduction de l’euro. Les pays à bas salaire de l’Europe de l’Est ont fourni des pièces détachées bon marché à l’industrie allemande tandis que la monnaie commune faisait baisser le taux de change effectif pour les entreprises allemandes, leur facilitant l’accès aux marchés mondiaux et garantissant leur domination de l’Europe.

Tout ceci changea avec l’apparition de la crise financière et économique en 2008. Entre octobre 2008 et décembre 2011, les gouvernements européens ont injecté un total de 1,6 millier de milliards d’euros (2,1 milliers de milliards de dollars US) dans les coffres des banques défaillantes.

Depuis lors, le gouvernement allemand a entrepris, en étroite collaboration avec l’UE, de récupérer ces fonds en réduisant les dépenses sociales et les salaires. La Grèce sert de test. Cinq plans d’austérité ont fait chuter le niveau de vie de larges couches de la population grecque les ramenant à ceux existant dans les pays du tiers-monde. La base économique de Chypre a été démantelée presque du jour au lendemain.

La chancelière allemande Angela Merkel a à plusieurs reprises retardé l’approbation des plans de sauvetage de l’euro afin d’exercer le plus de pression possible sur les gouvernements concernés. Jusqu’à ce jour, ces plans de sauvetage ont été alloués en tant que prêts ou garanties permettant à Berlin d’engranger d’énormes bénéfices. A présent, l’aggravation de la récession causée par ces mesures d’austérité risque d’entraîner les pays affaiblis dans la faillite, l’Allemagne devant régler la note.

La création de l’AfD est une réaction à ces développements.

L’organisation est entièrement d’accord avec la politique d’austérité de Merkel et veut la rendre encore plus stricte. Le programme de l’AfD exige le « respect du plafond de la dette et une réduction des dettes. » Elle veut diminuer les taxes pour les riches grâce à une « simplification drastique de la loi basée sur le modèle mis au point par le professeur Kirchhof. » (Voir, en anglais : « Germany: New attempt to impose radical tax reform »)

Ceci augmenterait la pression pour l’application de l’austérité. Le parti prône le maintien de l’Union européenne – selon l’exemple suivi par le premier ministre britannique David Cameron – pour « la dégraisser grâce à une concurrence et une responsabilité personnelle accrues. »

Parallèlement, l’AfD cherche à limiter les dégâts causés au trésor allemand par les membres plus faibles de l’UE. C’est ce qui se cache derrière l’exigence de réintroduire des monnaies nationales et le rejet d’une « union de transferts » et de renflouements financés par les gouvernements.

Dans les années 1990, le chancelier conservateur Helmut Kohl était prêt à sortir son chéquier et à augmenter la contribution allemande à l’UE pour surmonter les divergences avec les autres membres de l’UE. L’AfD, au contraire, insiste sur la primauté inconditionnelle de l’intérêt national propre – un point de vue qui trouve un écho de plus en plus important au sein des élites dirigeantes et qui reflète aussi le traitement implacable que le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble fait subir à la Grèce et à Chypre.

L’AfD s’adresse tout particulièrement aux couches conservatrices de la classe moyenne qui craignent pour leurs économies après la confiscation des comptes en banques chypriotes ou de voir leurs portefeuilles dévalués en raison de l’inflation. L’une des rares revendications se trouvant dans le programme de l’AfD, mis à part les questions monétaires et fiscales, est « la protection de la famille en tant que noyau de la société » – une phrase censée attirer des couches conservatrices.

Contrairement aux autres partis anti-euro comme le Front national néo-fasciste français, l’AfG n’a pas adopté de slogans populistes, du moins pour le moment, et se présente comme un parti respectable de la classe moyenne instruite. Mais il suffit de gratter à la surface pour faire apparaître des positions droitières. C’est ainsi que son programme exige « la prévention à tout prix de l’accès à nos systèmes sociaux pour les immigrés. »

Un correspondent de l’hebdomadaire Die Zeit a décrit le contraste existant entre l’expression de bienséance respectable et l’humeur populiste des délégués lors du congrès fondateur. Dans la salle principale, les participants étaient apparus comme étant de la « classe moyenne avec lunettes de lecture sur le bout du nez et pantalons à pinces. » Dans les couloirs cependant, ils vitupéraient contre le politiquement correct, le mariage homosexuel et « les bandes criminelles d’Europe de l’Est. »

L’AfD cherchait à évoquer les beaux jours de la monnaie nationale allemande, le deutschemark de l’époque du chancelier d’après-guerre Konrad Adenauer, mais la présente période a en fait plus en commun avec les conditions régnant dans les années 1930. A cette époque, les tentions nationales avaient augmenté pour finalement éclater dans la Seconde guerre mondiale. Dans son programme, l’AfD plaide pour vivre ensemble en Europe « en amitié et en bon voisinage », mais l’aboutissement inévitable de sa politique est l’accroissement des tensions nationales et des conflits.

L’AfD profite du fait que le SPD, les Verts et Die Linke soutiennent tous inconditionnellement la politique réactionnaire de l’UE. Même s’ils sont dans l’opposition, le SPD et les Verts votent systématiquement au parlement en faveur de la politique européenne du gouvernement Merkel.

Seul un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière peut s’opposer à l’AfD. Il doit tout autant rejeter le nationalisme réactionnaire de celle-ci que l’Union européenne et l’euro. Ces derniers n’incarnent pas « l’unité de l’Europe » mais représentent bien plutôt partout en Europe les outils du capital financier. Ils sont devenus le principal instrument de la contre-révolution qui est en train de ramener les conditions de vie de la classe ouvrière européenne des décennies en arrière.

L’unique alternative progressiste à l’Union européenne est l’établissement des Etats socialistes unis d’Europe. Ceci présuppose l’unification de la classe ouvrière de par l’Europe dans une lutte pour établir des gouvernements ouvriers engagés à réorganiser la vie économique sur une base socialiste, c’est-à-dire pour satisfaire les besoins sociaux au lieu des intérêts de profit des banques et des grandes entreprises.

Telle est la perspective pour laquelle luttent le Parti de l’Egalité sociale (Partei für soziale Gleichheit, PSG) et le Comité International de la Quatrième Internationale.

(Article original paru le 19 avril 2013)