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l’Union européenne et son prix Nobel de la Paix

Par Peter Schwarz
22 octobre 2012

L’attribution du Prix Nobel de la Paix à l’Union européenne est motivée par des considérations purement politiques. Elle est censée fournir un soutien politique à tous ceux qui, au nom de la défense de l’UE, sont en train de mener contre les travailleurs les attaques les plus violentes depuis les années 1930.

Les cinq membres du comité Nobel du parlement norvégien ont justifié leur choix en évoquant « le combat victorieux de l’UE pour la paix, la réconciliation et pour la démocratie et les droits de l’Homme. » Le comité a rappelé les terribles souffrances de la seconde Guerre mondiale ainsi que les trois guerres menées entre l’Allemagne et la France sur une période de 70 ans, déclarant, « Aujourd’hui, une guerre entre l’Allemagne et la France est impensable. »

L'argumentation prise dans son ensemble met la réalité à l'envers. Depuis le Traité de Maastricht, il y a vingt ans, et qui a jeté les bases de l’Union européenne, l’UE ou ses grandes puissances ont été impliquées dans chaque guerre et crime impérialiste important – y compris la première guerre contre l’Irak, le bombardement de la Yougoslavie, la guerre en Afghanistan, la seconde guerre contre l’Irak et, tout récemment, la guerre contre la Libye et les préparatifs de guerre contre la Syrie et l’Iran.

Pour ce qui est de la référence faite aux guerres « impensables » au sein de l’Europe, les incessantes mesures d’austérité imposées par l’UE rallument toutes les tensions sociales et nationales qui, entre 1914 et 1945, ont transformé, lors de deux guerres mondiales, le continent en champ de bataille et en avait fait le théâtre des pires crimes que l’histoire ait connus.

Loin de promouvoir « la démocratie et les droits de l’Homme », l’UE est la principale force motrice pour l’accroissement de l’inégalité sociale, des tensions nationales et des formes de pouvoir autoritaire partout sur le continent. Elle incarne la dictature du capital financier sur tous les aspects de la vie économique et sociale, imposant des coupes sociales contre la volonté de la grande majorité des électeurs et – comme ce fut le cas en Italie et en Grèce – en mettant en place des gouvernements de technocrates pour remplacer des gouvernements élus lorsque ceux-ci ne sont plus à même d’appliquer les dictats de l’UE face à la résistance populaire. La persécution impitoyable des réfugiés et des immigrants a, de plus, renforcé les organisations d’extrême droite.

L’attribution du Prix Nobel de la Paix à l’UE est un affront lancé aux millions de travailleurs européens qui cherchent à défendre leurs droits sociaux et démocratiques à l’encontre des dictats de Bruxelles. La menace qui est liée à la décision du comité Nobel est claire : « Si vous vous opposez à la politique établie par l’UE en compromettant son avenir, l’Europe basculera une fois de plus dans la guerre et la dictature. »

C’est tout le contraire en vérité. L’Europe ne peut être unifiée et sa population ne peut vivre ensemble dans la paix et la prospérité que si le pouvoir des marchés financiers est brisé et l’inégalité sociale surmontée. Ceci requiert l’unification et la mobilisation de la classe ouvrière contre l’Union européenne et son remplacement par les Etats socialistes unis d’Europe.

Pour un grand nombre de travailleurs et de jeunes européens, l’Union européenne est devenue synonyme de chômage, de réduction des prestations sociales et d’arrogance bureaucratique. Ils réagissent à l’attribution du Prix Nobel de la paix avec dégoût et mépris.

La réaction des médias et des politiciens des partis traditionnels de tous bords est elle, d’autant plus enthousiaste. Rarement une décision aussi bizarre a recueilli autant d’éloges unanimes et hypocrites.

Herman von Rompuy et José Manuel Barroso, les deux principales figures de l’UE, ont décrit le prix comme étant « la reconnaissance la plus forte possible des motivations politiques profondes… à surmonter la guerre et les divisions, et à façonner conjointement un continent de paix et de prospérité. » La chancelière allemande, Angela Merkel, la force motrice derrière les mesures d’austérité, a estimé ce prix comme étant la confirmation que l’euro était plus « qu’une monnaie car il s’agit de l’idée de l’Europe en tant que communauté de paix et de valeurs. »

Les dirigeants des Verts au parlement allemand, Renate Künast et Jürgen Trittin, ont commenté l'annonce de son attribution ainsi: « Le prix Nobel de la paix a été décerné au projet de paix le plus réussi de toute l’histoire du continent européen. » Gabi Zimmer, la présidente du groupe de la Gauche européenne au parlement européen, a exprimé sa joie en disant que le prix « commémor[ait] les valeurs positives de l’UE. »

Ce n’est pas la première fois que le Prix Nobel de la paix a été décerné pour des raisons manifestement politiques. En fait, il est difficile de trouver un cas de figure dans les 111 ans d’histoire de ce prix où ce ne fut pas le cas. Créé par Alfred Nobel, l’homme qui a inventé la dynamite et a multiplié la puissance destructrice des bombes, des mines et des fusils – faisant une fortune dans le processus – le prix a toujours été caractérisé par l’hypocrisie.

Les lauréats comprennent des réactionnaires politiques tels Henri Kissinger (1973), Menachem Begin (1978) et FW de Klerk (1993) ainsi que quatre présidents américains – Théodore Roosevelt (1906), Woodrow Wilson (1919), Jimmy Carter (2002) et Barack Obama (2009).

L’attribution du prix à Obama il y a trois ans avait été particulièrement étrange. Il avait été au pouvoir depuis à peine neuf mois et avait continué sans interruption la politique belliqueuse de son prédécesseur. A l’époque, des articles de presse avaient décrit le prix comme un « acompte symbolique » et un « encouragement » pour Obama à quitter la voie prise par George W. Bush. En réalité, le comité avait donné un blanc-seing à Obama. Il lui avait signalé que le commandant en chef de la plus puissante machine militaire du monde jouissait du soutien de l’opinion publique libérale européenne et qu'il pouvait faire comme bon lui semblait.

Ce qui a été confirmé depuis. Obama a poursuivi la politique de son prédécesseur. Guantanamo reste ouvert. Le président utilise des drones pour assassiner les adversaires de l’impérialisme américain. Il a intensifié la guerre en Afghanistan, il a été à l'origine d’une nouvelle guerre, contre la Libye, et il est en train de planifier une intervention militaire en Syrie et une guerre avec l’Iran – ceci avec le soutien de quasiment tous ceux qui avaient auparavant critiqué la politique guerrière de Bush.

L’attribution du Prix Nobel de la paix à l’UE et la réaction enthousiaste des médias et des couches anciennement libérales et de gauche de la classe moyenne révèlent le degré de polarisation sociale et politique existant en Europe. Au fur et à mesure que la crise économique s’aggrave et que le chômage, la pauvreté et l’inégalité sociale continuent de croître, ces couches se rangent derrière l’UE et d’autres bastions de la réaction au moment même où un nombre grandissant de travailleurs entrent en conflit avec ces institutions. Cette contradiction explosera inévitablement sous la forme de luttes de classe massives.

(Article original paru le 15 octobre 2012)