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L’élite dirigeante grecque se prépare à une épreuve de force avec la classe ouvrière

Par Robert Stevens et Chris Marsden
28 mai 2012

Alors que la Grèce se prépare pour les élections du 17 juin dans un contexte de rejet populaire énorme de l’austérité, la classe dirigeante se prépare en secret pour une répression militaire contre les travailleurs. Ces préparatifs ont lieu parallèlement à des discussions plus publiques menées au sein de l’Union européenne au sujet des mécanismes financiers visant à pénaliser la Grèce au cas où le vote de la population grecque rejetterait les exigences d’austérité de l’UE.

Un article publié mercredi dans le quotidien droitier Kathimerini, « Euro Exit Scenario Gives Greece 46 Hours to Manage Process », expose une « synthèse soumise par 21 économistes, analystes et universitaires et évoquant différents scénarios de sortie de l’euro. » Le journal écrit que l'introduction d'une nouvelle monnaie grecque nécessiterait qu'elle soit soigneusement préparée et mise en place en l'espace de 46 heures durant un week-end et en tenant compte des heures d'ouverture des bourses du monde entier.

Des mesures seraient immédiatement prises pour réprimer l’opposition sociale. L’article précise : « Au cours de ces deux jours, les dirigeants auraient à apaiser les troubles civils tout en gérant un éventuel défaut souverain, à planifier une nouvelle monnaie, à recapitaliser les banques, à réduire la sorties des capitaux et à chercher un moyen pour payer les factures une fois le processus de sauvetage interrompu. »

Citant deux chercheurs haut placés, l’article fait remarquer que « le pays pourrait déployer son armée dès samedi matin et fermer ses frontières, estampiller l’euro en drachme en guise de solution provisoire une fois le public avisé. »

Le ministre des Finances grec sortant, Filippos Sachinidis, a dit, en parlant d’une sortie de l’euro, « Tous nos acquis seront éliminés et ce d’une façon tellement violente, je ne sais pas si nous serons en mesure de continuer à fonctionner comme une démocratie moderne. »

Ces commentaires renferment indubitablement un élément de chantage politique. L’élite dirigeante déclare que les travailleurs doivent accepter toutes les réductions exigées par le capital financier et l’Etat grec ou être confrontés à une apocalypse. S’ils refusent, avertit-il, les banques couperont le crédit à la Grèce en l’obligeant à imprimer sa propre monnaie. Du jour au lendemain, les marchés ruineront financièrement le pays en spéculant contre la nouvelle monnaie. A ce stade, l’armée sera déployée pour stopper une ruée des déposants sur les banques et réprimer l’opposition sociale.

En rendant publics de tels arguments, l’establishment politique espère faire voter pour les partis dirigeants traditionnels grecs, le parti droitier Nouvelle Démocratie (ND) et le parti social-démocrate PASOK, qui soutiennent les mesures d’austérité de l’UE et les soi-disant « plans de sauvetage ». Lors des élections du 6 mai, ces deux partis n’ont obtenu ensemble que 32 pour cent des suffrages.

Plus fondamentalement toutefois, les « éventualités » qui sont discutées et projetées, tant ouvertement que secrètement, reflètent l'intensification sérieuse des antagonismes de classe en Grèce et internationalement.

Ce qui a été imposé en Grèce sous le dictat de la « troïka » – l’Union européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) – est la barbarie à une échelle jamais vue depuis l’occupation nazie. Un responsable du bureau des statistiques grec a dit la semaine passée : « D’ici la fin 2012, nous pensons que l’économie se sera contractée au total de 27 pour cent depuis le début de la récession, il y a cinq ans… C’est presque un tiers. C’est un fait sans précédent pour une économie occidentale avancée. »

Que le capital financier tente de poursuivre son sauvetage raté de l’euro ou décide de spéculer contre une monnaie nationale grecque, l’imposition de telles attaques sociales impopulaires au moyen des mécanismes parlementaires existants deviendra de plus en plus difficile. D'où la menace grandissante d’un recours à une certaine forme de régime militaro-policier. La population grecque a déjà connu des expériences douloureuses avec de telles méthodes sous la forme de la junte militaire de 1967-1974.

Depuis l’éclatement de la crise financière en 2008, la classe dirigeante grecque s’est à plusieurs reprises appuyée sur l’armée pour réprimer l’opposition de la classe ouvrière. L’armée a été mobilisée pour briser la grève des routiers en 2010 et elle avait été sur le point d’intervenir contre la grève des éboueurs en 2011.

Le 4 février 2011, l’agence d’informations Athens News Agency avait relaté que la 71ème brigade aérienne avait mené un exercice prévoyant une confrontation simulée avec des protestataires anti-austérité. En septembre de l’année dernière, des milliers d’officiers de l’armée à la retraite avaient protesté et des centaines d’autres avaient envahi le ministère de la Défense en réclamant le renversement du gouvernement PASOK. L’Association professionnelle des soldats d’active avait averti le premier ministre d’alors, George Papandreou, que l’armée suivait sa politique « avec une grande inquiétude. »

Le ministre de la Défense de l’époque, Panos Beglitis, avait déclaré, « Une telle intimidation et un tel comportement anti-démocratique vont à l’encontre du gouvernement démocratique du pays et sont une insulte qui sera immédiatement réprimée. » Le 1er novembre, peu de temps avant la démission de Papandreou, Beglitis avait limogé l’ensemble de l’état-major de l’armée en suscitant la suspicion qu’un coup d’Etat avait été évité de justesse.

Il y a dix jours, alors qu’aucun des partis n’a été capable de former un gouvernement après les élections générales du 6 mai, le premier ministre, Lucas Papademos, qui fut lui-même installé au pouvoir sans la tenue d’une élection, remettait le pouvoir à un gouvernement intérimaire dirigé par le haut magistrat, Panayiotis Pikrammenos. Le caractère de ce gouvernement intérimaire est instructif.

Frangos Frangoulis, général à la retraite et ancien chef d’état-major des armées, a été nommé ministre de la Défense. Frangoulis, ancien commandant de la marine, avait été démis de ses fonctions de chef d’état-major de l’armée lors du remaniement surprise de Beglitis en novembre 2011.

Eleftherios Economou, ancien chef de la police, qui possède un long passé dans les services secrets de l’Etat, a été nommé ministre de la Protection des citoyens. En plus d’avoir à gérer la police hellénique, il devra superviser le Secrétariat à la Défense civile, le Service de renseignement national, le Service d’incendie hellénique, le Service des Gardes Côtes et la Police agricole grecque.

L’une des dernières initiatives du gouvernement Papandreou en octobre 2011 avait été de nommer Economou au poste de secrétaire général à l’ordre public. Le gouvernement Papademos l'avait nommé ministre adjoint pour la Protection des Citoyens et il est à présent promu à son poste actuel.

Il y a également de nombreux rapports sur les liens étroits existant entre la police et le parti fasciste Aube dorée qui a recueilli 7 pour cent des voix lors de l'élection du 6 mai. Le quotidien The Guardian écrivait le 2 mai qu’il était permis aux membres d’Aube dorée de « terroriser, d’insulter et d’attaquer ceux qu’ils percevaient comme des ennemis pendant que souvent les membres de la police détournaient le regard ou pire encore, agissaient de pair avec eux… »

Un examen du vote d’Aube dorée fait par le journal To Vima a estimé que plus de la moitié des officiers de police de Grèce votaient pour fascistes.

Un avertissement doit être émis concernant en particulier l’attaque perpétrée jeudi matin par une trentaine de policiers qui ont tenté de pénétrer dans le quartier général du Parti socialiste des Travailleurs (SEK) à Athènes. Ils auraient été rejoints par un « groupe de fascistes… qui hurlaient des obscénités en tentant de défoncer la porte d’entrée. » Le raid n'a été interrompu qu’après l’arrivée d’un haut fonctionnaire de la police.

Le plus grand danger auquel sont confrontés les travailleurs en Grèce est leur manque de préparation politique face à la gravité de la situation. SYRIZA (la Coalition de la Gauche radicale) a jusqu’à présent été le principal bénéficiaire du sentiment anti-austérité ressenti par les travailleurs. Mais, c’est un parti bourgeois et pas un parti de la classe ouvrière, malgré sa rhétorique de gauche et les critiques émises contre les conditions des plans de sauvetage de l’UE. Fermement opposé à une lutte révolutionnaire contre le capitalisme et l’Etat grec, ce parti oeuvre à entretenir des illusions en désarmant politiquement la classe ouvrière, en promouvant le mythe qu’un vote pour ses candidats aux élections législatives du 17 juin permettra de persuader les politiciens et les banquiers européens de se montrer indulgents.

Pendant ce temps, la classe dirigeante de Grèce et d'Europe a les coudées franches pour planifier sa propre réponse à la colère et à l’opposition grandissantes de la classe ouvrière et à un vote contre les mesures d’austérité. Cette réponse est la dévastation économique de la Grèce et la répression de masse.

(Article original paru le 26 mai 2012)