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Allemagne : violente controverse autour de l’union bancaire

Par Peter Schwarz
18 juillet 2012

Le sommet de l’Union européenne, qui s’est déroulé les 28 et 29 juin, a déclenché une violente controverse en Allemagne. Plus de 200 économistes ont signé une déclaration critiquant farouchement la chancelière Angela Merkel. Dans la première phrase on peut lire : « Les décisions que la chancelière s’est vue contrainte de prendre lors du sommet des pays de l’UE étaient mauvaises. »

Les économistes en particulier condamnent la décision du sommet de former une union bancaire parce que ceci signifie une « responsabilité commune pour les dettes des banques du système euro ». Ils invoquent des raisons nationalistes pour la rejeter.

Les « pays européens solides » ne devraient pas être tenus d’offrir des garanties pour les dettes bancaires des pays en « crise », précise la déclaration. Une « mutualisation de la responsabilité de la dette bancaire » exposera toujours les « pays solides » aux « pressions » des pays débiteurs tant qu’ils « auront une majorité structurelle dans la région euro ». De plus, l’acceptation d’une telle responsabilité ne renforcera ni l’euro ni l’idée européenne, mais assistera « au lieu de cela Wall Street et la City de Londres. »

Dans d’autres interviews et articles, les deux initiateurs de la déclaration, le président de l’institut de recherches économiques Ifo de Munich, Hans-Werner Sinn, et le professeur de statistiques à l’université de Dortmund, Walter Krämer, ont tenu des propos encore plus nationalistes. Dans le quotidien d’affaires Handelsblatt, Sinn accuse les pays qui ont des problèmes de dette d’avoir « organisé une chasse aux sorcières » pour « mettre la main sur notre argent, en accusant l’Allemagne d’avoir un appétit impérial démesuré et en prédisant la haine des peuples contre nous ».

Dans un article conjoint paru dans le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, Sinn et Krämer accusent aussi d’autres pays de faire du chantage à l’Allemagne : « Le schéma est toujours le même : D’abord, on nous fait sortir notre portefeuille en nous faisant miroiter un placebo de barrières politiques et de règles de conduite, puis, une fois le portefeuille sur la table, on nous oblige à abandonner les barrières politiques. »

La déclaration des économistes reprend des positions qui furent précédemment préconisées par l’ancien patron de la Fédération allemande de l’industrie (BDI), Hans-Olaf Henkel, par le politicien social-démocrate (SPD) Thilo Sarrazin, ainsi que par divers représentants des partis dirigeants, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), l’Union chrétienne-sociale CSU) et le Parti libéral démocrate (FDP). Ces derniers rejettent, au nom de l’intérêt national de l’Allemagne, tout soutien financier aux pays ayant des problèmes d’endettement ; certains veulent même abandonner l’euro. Jusque-là, il ne s’était agi que d’opinions excentriques et isolées, mais maintenant pour la première fois, un grand nombre d’universitaires ont signé une telle déclaration.

Tout comme Henkel et Sarrazin, les économistes ont lié leur déclaration à une démagogie populiste. Ils ne s’adressent pas au gouvernement et à des partis politiques, mais aux « chers concitoyens » auxquels ils demandent d’exercer une pression sur les députés parlementaires dans leurs circonscriptions : « Nos élus devraient savoir quel danger menace notre économie. »

Bien que les signataires comprennent de fervents partisans de la propriété capitaliste et du libre marché, ils lancent des attaques démagogiques contre les banques. Ils rejettent une « mutualisation des dettes » et exigent : « Les banques doivent pouvoir faire faillite. » Le fardeau de la faillite doit être assumé par les créanciers, « parce qu’ils ont délibérément pris le risque de l’investissement et eux seuls disposent des moyens nécessaires. »

La déclaration des économistes s’est heurtée à une forte opposition de la part du gouvernement, de l’association des employeurs et des syndicats, ainsi que du Parti social-démocrate (SPD) et des Verts. Tous s’alignent sur les politiques de la chancelière Merkel qui soutient les renflouements, une union bancaire et des mesures du même type pour défendre l’euro avec de strictes mesures d’austérité aux dépens des travailleurs.

Merkel a accusé les auteurs de n’avoir pas lu correctement les décisions du sommet de l’UE, une affirmation qu’ils ont rejetée avec indignation dans un article conjoint publié dans le FAZ. Le ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, a décrit la critique comme étant « irresponsable » en accusant les signataires de créer une confusion publique. Le secrétaire général de la CDU, Hermann Gröhe, a parlé d’« alarmisme » en se plaignant que : « La déclaration ne fait qu’exciter des craintes et ne montre nullement la voie pour résoudre les problèmes. »

Dieter Hundt, le président de la Fédération des employeurs allemands, a assuré au Handelsblatt qu’il « admirait la manière avec laquelle la chancelière introduit et réussit à faire accepter ses positions en Europe », en lui rendant « un grand hommage ». Dans le même journal, le PDG de BMW, Norbert Reithofer, a décrit les décisions du sommet de l’UE comme « faisant partie de la solution ».

L’économiste Peter Bofinger, qui est proche des syndicats, a dit à Spiegel Online que la déclaration nuisait « à l’image publique de la science économique allemande ». Michael Hüther, le directeur de l’Institut de recherche économique allemand, une organisation pro-patronale, a décrit la déclaration comme étant « pure propagande ». Gustav Horn, le directeur de l’Institut de Recherche en macroéconomie et conjoncture (IMK), a parlé de « démagogie teintée de nationalisme ».

Un groupe d’économistes de l’entourage du professeur de Berlin, Frank Heinemann, a publié un contre-appel, en saluant expressément les décisions du sommet de l’UE et le projet d’une union bancaire. Il a également été signé par 150 économistes, avec au moins neuf professeurs ayant signé les deux déclarations, bien que celles-ci se contredisent évidemment.

La déclaration publiée par Sinn et Krämer a été appuyée par deux côtés qui autrement semblent s’opposer irrémédiablement : l’aile droite des chrétiens-démocrates et le Parti La Gauche (Die Linke).

Le secrétaire général de la CSU, Alexander Dobrindt, a fait l’éloge de la déclaration comme étant une « contribution prudente pour que les résolutions du sommet n’aillent pas dans la mauvaise direction. » Et la vice-présidente de Die Linke, Sahra Wagenknecht, l’a salué en disant : « Là où ils ont raison, ils ont raison. »

Le soutien de Wagenknecht pour l’appel des économistes en dit long sur le caractère de Die Linke et la soi-disant « gauche » qui entoure Wagenknecht et Oskar Lafontaine, qui entretiennent des liens personnels.

Wagenknecht se comporte généralement comme une critique sévère à l’égard du gouvernement, des banques et de l’Union européenne. Fin juin, lors d’un débat parlementaire sur le traité fiscal, elle avait qualifié le gouvernement Merkel d’être le fantoche des banques. Elle l’avait accusé de faire du chantage aux citoyens « dans le but de sauver les fortunes des plus riches et de maintenir ouvert le casino financier ». L’Europe de Merkel est « un projet pour la destruction de la démocratie et de la justice sociale, un projet pour démanteler les droits des travailleurs et pour réduire les salaires et les retraites, un projet de Deutsche Bank, de Goldman Sachs et de Morgan Stanley pour piller les contribuables européens. »

Mais, Wagenknecht ne fait aucune distinction entre opposition de droite ou de gauche contre le gouvernement et l’Union européenne. Ou plus exactement : en dépit de son discours anticapitaliste, elle rejoint les adversaires droitiers du gouvernement qui opposent le cap européen de Merkel au nom d’un nationalisme allemand exagéré.

La proximité de Wagenknecht avec Hans-Werner Sinn, l’auteur de la déclaration des économistes, n’a rien de nouveau. Il y a trois ans, le journal Die Zeit avait réalisé une interview commune avec les deux. Et, en septembre 2010, Sinn fut présent sur un panel de discussion avec Wagenknecht à Francfort, auquel Die Linke avait été invité.

Ce qui unit les deux en dépit de multiples divergences d’opinions, c’est leur engagement commun au soi-disant ordo-libéralisme, l’enseignement économique de Walter Eucken et d’Alfred Müller-Armack, sur lequel les chanceliers d’après-guerre Konrad Adenauer et Ludwig Erhard (tous deux DCU) avaient fondé leur politique. Cette forme bien allemande du libéralisme lie libre marché et État fort, ce dernier ayant pour rôle de baliser le premier.

Dans son livre paru en 2011 « La liberté au lieu du capitalisme », Wagenknecht a abandonné ses références superficielles à Marx pour embrasser expressément Ludwig Erhard. Si l’on « réfléchit soigneusement au concept original de l’économie de marché », on se rend compte qu’il mène « directement au socialisme », écrit-elle. (Voir en anglais : ‘Left’ figurehead of German Left Party praises meritocracy and the market) Cette position lui a valu de nombreux partisans dans le camp bourgeois de droite.

Nul autre que Peter Gauweiler — qui est même considéré comme un excentrique de droite au sein de la CSU, parti notoirement à droite — a consacré dans le Süddeutsche Zeitung une critique élogieuse à la seconde édition récemment publiée. « Le plus remarquable dans ce livre », écrit-il, « c’est que l’ancienne présidente de la Plateforme communiste rompt radicalement avec sa précédente perception négative de la République fédérale [d’Allemagne], une conception que tout gauchiste allemand digne de ce nom se fait un devoir d’adopter depuis des décennies en Allemagne. »

En mai cette année, Gauweiler était apparu aux côtés de Wagenknecht à l’occasion de la présentation d’un livre au Kulturbrauerei de Berlin. La troisième personne à figurer sur le podium fut l’éditeur du FAZ, Frank Schirrmacher, qui avait précédemment fait paraître le livre en feuilleton dans le journal conservateur de référence allemand. Schirrmacher avait certifié à Wagenknecht que les petits entrepreneurs lisant le FAZ avaient réagi avec enthousiasme au livre.

La déclaration des économistes et la controverse qu’elle a produite par la suite sont les symptômes de profonds changements politiques survenant en Allemagne. Alors que le gouvernement Merkel fait la promotion de la contre-révolution sociale en Europe au nom du « sauvetage de l’euro », ses critiques de droite sont en train de développer une politique pour le cas où l’euro et l’Union européenne échoueraient, événement qui se rapproche de plus en plus.

Depuis sa création, la politique de la République fédérale a été caractérisée par son orientation vers l’Occident et l’intégration européenne. Ceci avait permis à l’économie allemande de retrouver un prestige international sans recourir à la violence militaire et de maintenir la paix sociale en Allemagne même. Si ce cadre se brisait, de violents soulèvements sociaux et la montée du nationalisme et du militarisme en seront la conséquence inévitable.

C’est dans une telle situation que Die Linke aura un rôle important à jouer pour désorienter la classe ouvrière et pour l’assujettir. Ce parti allie un nationalisme sans scrupules à un appel en faveur d’un État plus fort. Wagenknecht a remplacé son enthousiasme d’antan pour l’État stalinien en Allemagne de l’Est par un soutien pour l’État bourgeois de la République fédérale qu’elle glorifie sous la forme de l’ère Erhard. De plus, l’aile Lafontaine-Wagenknecht au sein de Die Linke entretient des liens étroits avec la bureaucratie syndicale qui, en temps de crise, a toujours été un terreau du nationalisme.

Une opposition socialiste de gauche au gouvernement Merkel et à l’Union européenne est diamétralement opposée à la politique de Die Linke. Une telle opposition est entièrement internationaliste et se fonde sur la mobilisation de la classe ouvrière. Elle unifie les travailleurs européens contre les dictats de l’Union européenne en les arrachant à leurs hommes de main au sein des syndicats et des partis politiques. Une telle opposition lutte pour l’expropriation des grands groupes et des banques et pour le remplacement de l’économie capitaliste de marché par une économie socialiste planifiée qui satisfait les besoins de la société et non les intérêts de profit des capitalistes. Elle vise à établir des gouvernements ouvriers et les États socialistes unis d’Europe.

(Article original paru le 16 juillet 2012)