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Allemagne : crise et divisions dans le parti La Gauche

Par Lucas Adler
18 juin 2012

Le troisième congrès du parti allemand Die Linke (La Gauche) qui s’est tenu fin mai à Göttingen, a révélé les fortes divisions et la crise profonde qui l’affectent. Ce meeting de deux jours fut marqué par des conflits acerbes entre diverses factions à propos de l’élection d’une nouvelle direction.

Le congrès s’est tenu sur fond de défaites électorales sévères et en série et la perte d’adhérents. En 2009, Die Linke avait pu obtenir 11,9 pour cent à l’élection parlementaire au niveau fédéral. A présent, selon certains sondages, le parti aurait du mal à dépasser le seuil des cinq pour cent nécessaires à l’entrée au Bundestag (parlement).

Dans une lettre aux délégués, le conseil supérieur de Die Linke présenta une image sombre de l’état du parti. La lettre déclarait que le programme adopté l’année dernière n’avait guère joué de rôle dans la vie du parti et avait été en partie ignoré. La lettre se plaignait de ce que « des élections ont été perdues, 8000 adhérents ont été perdus, [il y a eu] perte d’influence politique, manque de transparence dans la vie interne du parti. »

Dans son discours au congrès, le président sortant, Klaus Ernst, un dirigeant de la faction ancrée à l’Ouest du pays, décrivait ainsi la condition du parti : « Nous sommes à 6 pour cent dans les sondages au niveau national. En Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat nous avons raté de loin l’entrée au parlement des Lands. Dans le Schleswig-Holstein et en Rhénanie du Nord Westphalie, nous en avons été éloigné avec perte et fracas. A l’Est aussi les sondages montrent un effritement de notre influence. Dans l’ensemble, nous avons perdu 9000 membres depuis 2009. Des fédérations locales toutes entières se sont dissoutes à l’Ouest. Notre parti présente des signes de dissolution. »

Durant le congrès, le parti montra son incapacité à se confronter à ce déclin et à en discuter les racines politiques. Au lieu de cela, les diverses factions opposées se sont à nouveau mutuellement attaquées, affirmant que c’était l’autre faction qui était responsable de l’état déplorable du parti.

Pour Klaus Ernst, le problème résidait dans le fait que le parti avait échoué à établir un centre fort pour contrecarrer les forces centrifuges dans le parti : « Le seul avenir pour notre parti est de rester et de lutter ensemble ».

Ernst fut suivi à la tribune par le dirigeant de la fraction parlementaire de Die Linke, Gregor Gysi, qui est à la tête de la fraction basée a l’Est.

Gysi se plaignit en particulier des critiques soulevées par les membres actifs dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest qui, dit-il, lui rappelaient « l’arrogance occidentale qui a dominé pendant l’unification de notre pays. » Il poursuivit en disant : « Mais il y a aussi de la haine dans notre groupe parlementaire à Berlin. Pendant des années je me suis trouvé entre deux locomotives qui se dirigeaient l’une vers l’autre, et je sais qu’on peut finir écrasé. Pendant des années j’ai été dans une situation où j’avais à me rendre impopulaire dans l’un ou l’autre groupe, et j’en ai assez. »

Gysi a brandi la menace d’une scission. « Soit nous somme capables de choisir une direction qui coopère et qui intègre et organise le parti, de façon à ce que nous devenions à nouveau une force politique majeure » dit-il, « ou bien nous ne sommes pas en mesure de le faire » poursuivant ainsi : « Dans ce cas, je le dis ouvertement, il vaut mieux se séparer de façon propre plutôt que de rester plus longtemps ensemble dans la haine, les manigances et les coups par derrière, dans un mariage entièrement ruiné. »

La plupart des reportages des medias sur le congrès ont décrit le débat comme un conflit entre une aile gauche basée principalement à l’Ouest et dirigée par l’ancien président du parti, Oskar Lafontaine, et une aile droite ayant sa base dans ce qui était anciennement l’Allemagne de l’Est avec à sa tête Gysi et l’ancien secrétaire national, Dietmar Bartsch.

Mais cette présentation des choses est trompeuse. Le conflit au sein du parti est celui de deux fractions droitières qui n’ont que des divergences minimes en politique. Il y a moins d’un an, les délégués des deux bords ont voté à 97 pour cent en faveur d’une déclaration politique commune défendant tous les piliers du capitalisme.

L’affirmation des médias selon laquelle l’aile Lafontaine n’est pas prête à coopérer avec le Parti social démocrate (SPD) et de participer à un gouvernement bourgeois est fausse. Lafontaine l’a dit lui-même lors du congrès du parti. « Qui a fait la proposition de former un gouvernement en Hesse? C’était La Gauche en Hesse. » dit-il « qui a rendu possible la constitution même du gouvernement (le gouvernement minoritaire SPD-Verts en Rhénanie du Nord Westphalie) ? C’est La Gauche en Rhénanie du Nord Westphalie. Qui a offert son soutien à un ministre président du SPD dans le cas d’un succès aux élections ? Moi. »

En fait, le confit au sein de La Gauche tourne autour de la question de comment soutenir au mieux le SPD.

Lafontaine a été un dirigeant du SPD pendant quarante ans avant qu’il n’en sorte en 1999 parce qu’il avait tiré la conclusion que la politique du chancelier Gerhard Schröder s’aliénait sans nécessité le soutien des ouvriers. Lafontaine est convaincu que ce qui est requis c’est un parti capable de contrôler les travailleurs et de réprimer la lutte des classes. C’est un élève de Willy Brandt, le chancelier du SPD qui a désamorcé des manifestations radicales étudiantes des années 1970 avec le mot d’ordre « oser plus de démocratie » et une considérable augmentation des universités et du service public. En même temps, il introduisit des lois réactionnaires destinées a réprimer toue opposition sérieuse.

Lafontaine a été l’architecte de la fusion en 2007 entre un groupe de dirigeant syndicaux en vue et des anciens sociaux démocrates organisés dans la WASG (Alternative électorale Justice sociale) et le PDS (Parti du socialisme démocratique) le successeur du parti stalinien d’Etat en Allemagne de l’Est. Le but de Lafontaine fut dès le début de détourner la radicalisation politique chez les ouvriers dans des voies inoffensives. Il le fit principalement en encourageant l’illusion qu’il était possible de retourner au type de reformes sociale démocrates qui avaient marqué la période Brandt, ignorant simplement le processus de globalisation et la domination de plus en plus forte de la vie politique par les marchés financiers.

L’aile Lafontaine est tout aussi conservatrice et soutient tout autant l’Etat bourgeois que l’aile Bartsch. Les partisans de Lafontaine sont recrutés parmi les permanents syndicaux de longue date liés au SPD et d’anciens ex-radicaux petits-bourgeois auxquels La Gauche a donné la possibilité de remplir des fonctions publiques, avec les privilèges que cela comporte. Ernst, le président sortant et la main droite de Lafontaine, était un secrétaire régional à plein temps du syndicat des métallurgistes IG Metall à Schweinfurt. Son successeur, Berndt Riexinger, vient de la même région et est un secrétaire régional du syndicat du service public, Verdi.

Lafontaine croit que La Gauche peut remplir sa tâche seulement si elle adopte un ton radical et garde une certaine distance vis-à-vis du SPD du moins en période d’élections et quand le SPD est dans l’Opposition. Mais, comme Bartsch, son but est d’aider le SPD à arriver au pouvoir dès que La Gauche a obtenu l’influence nécessaire.

La faction Bartsch elle, venant de l’appareil d’Etat stalinien de l’ex-RDA et profondément ancrée dans le gouvernement et l’administration des nouveaux Lands de l’Est, ne voit pas la rhétorique radicale de Lafontaine ni ses piques occasionnelles en direction du SPD d’un bon œil. Son personnel collabore sans problèmes avec le SPD (et la CDU conservatrice) au niveau des Lands et des communes et le discours radical d’un Lafontaine, qu’il considèrent comme une agitation inutile de la population, dérange leur politique journalière. Leur devise est toujours, comme dans l’ancienne RDA, « Le respect de l’ordre public est le principal devoir du citoyen ».

L’aggravation de la crise capitaliste a révélé l’orientation fondamentalement de droite du parti La Gauche. C’est la raison de son déclin actuel et des conflits acerbes qui se son déclarés sur la question d’une nouvelle direction.

Lafontaine voulait empêcher à tout prix l’élection de Bartsch en tant que co-président (la constitution de La Gauche prévoit une double présidence dont doit faire partie au moins une femme) parce que cela aurait jeté La Gauche dans les bras du SPD et l’aurait rendu inutilisable pour la bourgeoisie. Il n’était toutefois pas prêt à argumenter en termes politiques pour gagner une majorité. Au lieu de cela, il a utilisé toutes sortes de manœuvres et de transactions de coulisse pour empêcher une élection de Bartsch. Il a pour cela du faire usage de toute son influence dans le parti.

Il avait tout d’abord proposé sa propre candidature en tant que président à condition que Bartsch retire la sienne. Bartsch refusa de se prêter au jeu et Lafontaine se retira de la course en faveur de son proche collaborateur, Berndt Riexinger. L’amie de Lafontaine, Sarah Wagenknecht, se réserva elle aussi le droit d’être candidate contre Bartsch.

Suite à l’élection de Katja Kipping (faction de l’Est) par les délégués, Wagenknecht fit un discours dans lequel elle retirait sa candidature tout en conseillant fortement aux délégués de ne pas choisir Bartsch comme co-président.

Lors d’un second tour de scrutin, Riexinger, qui est largement inconnu, obtint 53 pour cent des voix et fut capable d’élimer Bartsch (45,2 pour cent). Cela laissa La Gauche dans les mains de Kipping et Riexinger qui représentent chacun une des factions en conflit. Tous deux ont toutefois en commun leur loyauté vis-à-vis de l’Etat bourgeois et leur profond mépris pour la classe ouvrière.

Kipping est membre du groupe « Institut pour une solidarité moderne » qu’elle a fondé au début de 2010 avec des représentants du SPD et des Verts. Le but de cet institut est de fournir une base à une collaboration accrue entre ces trois partis, basée sur la subordination de la question de l’inégalité sociale grandissante à des questions de style de vie personnel et sur la promotion de la réalisation de soi chère à la petite bourgeoisie.

Riexinger a 56 ans et est un bureaucrate syndical expérimenté. Il a une formation de banquier et tout au long des années 1980 il était représentant syndical de la société immobilière Leonberger. Il devint secrétaire syndical en 1991 et il est actuellement secrétaire du syndicat Verdi en Bade-Wurtemberg.

Pour La Gauche, le dernier congrès n’a absolument rien résolu. Les conflits internes s’intensifient alors que la crise s’approfondit. Une scission est tout à fait possible.

Il serait cependant faux de considérer prématurément la gauche comme un parti fini. La crise se développant, la classe dirigeante pourra encore en avoir besoin. Le parti frère de La Gauche en Grèce, la Coalition de la gauche radicale (SYRIZA) est elle aussi passée par une crise sévère et a scissionné avant d’être soutenue par les médias et de gagner du soutien politique suite à l’effondrement du parti social démocrate PASOK. A présent, il est prêt à prendre le pouvoir après la prochaine élection et à appliquer les mesures d’austérité dictées par les banques internationales contre la population grecque.

(Article original publié le 6 juin 2012)