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Le Parti Die Linke tient son congrès: un radicalisme en paroles associé à des appels à un Etat fort

Par Ulrich Rippert
31 octobre 2011

Le congrès du parti Die Linke (La Gauche), qui s’est tenu dans la ville d’Erfurt dans l’Est de l’Allemagne, s’est achevé dimanche dernier 29 octobre, par des scènes de jubilation et d’auto- félicitation. De nombreux délégués ont bondi de leur siège en brandissant des drapeaux, en s’embrassant les uns les autres et en applaudissant à tout rompre.

La raison de cette célébration ? Cinq cent trois délégués avaient voté pour le projet de programme proposé par l’exécutif national du parti. Donc 96,9 pour cent de tous ceux qui avaient le droit de voter ce qui représente bien plus que beaucoup n'espéraient. Seuls quatre délégués ont voté contre le projet de programme et douze se sont abstenus. Le dirigeant de Die Linke, Klaus Ernst, était visiblement soulagé et a parlé d’un « moment historique. »

De nombreux orateurs, menés par l’actuel dirigeant du parti Gregor Gysi et l’ancien chef du parti, Oskar Lafontaine, avaient plaidé en faveur de l’unité. Les querelles intestines doivent cesser, a exigé Gysi en ajoutant : « Je vais vous dire une chose. A partir de lundi, nous cesserons notre nombrilisme. »

Dans les médias, il a aussi été question d’un « congrès de réconciliation. » Mais, lorsque Lafontaine a déclaré dans ses remarques finales que l’état du parti se reflétait dans les résultats des élections, ce fut largement considéré comme une critique à l’égard des soi-disant « réformateurs » au sein du parti. Plusieurs responsables influents du parti à Berlin et qui avaient subi dernièrement une défaite cuisante de la part de l’électorat ont alors quitté de manière ostentatoire la salle de conférence. Au bout de dix ans de pouvoir dans une coalition avec le Parti social-démocrate allemand (SPD) à Berlin, Die Linke a perdu le soutien des deux tiers de ses électeurs.

La politique droitière et anti-sociale de Die Linke à Berlin a entraîné de fortes tensions internes. Après tout, Die Linke a appliqué une politique qui allait à l’encontre des promesses contenues dans ses manifestes et ses discours électoraux. Ces tensions continuent d’exister dans le parti mais un réalignement politique était visible lors du dernier congrès. Dans le passé, le contraste entre les paroles et les faits – entre ce que Die Linke promettait en étant dans l'opposition et son attitude une fois au pouvoir – était plus qu'évident. Le week-end dernier, toutefois, l’accent a été mis sur une présentation, radicale en paroles, du parti comme un parti « d'opposition. »

Les ficelles étaient manifestement tirées par Lafontaine, un dirigeant de longue date du SPD et un vétéran de la politique. Bien que l’ancien président de Die Linke ait démissionné de son poste l’année dernière pour cause de maladie, il était assis au premier rang pendant le congrès, intervenant à plusieurs reprises dans le débat et dirigeant la procédure. Lafontaine a étroitement collaboré avec Sahra Wagenknecht, seul membre dirigeant du parti à avoir fait partie avant le congrès à la fois de la commission des programmes et de la commission de rédaction. Wagenknecht est une ancienne dirigeante de l’aile ultra-stalinienne du parti, la soi-disant « Plate-forme communiste. »

Lafontaine et Wagenknecht ont cherché à présenter Die Linke comme le véritable héritier de la social-démocratie historique, c’est-à-dire marxiste. C'est dans cet esprit que la date du congrès et le lieu où il se déroule avaient tous deux été choisis. Le congrès de Die Linke a coïncidé avec le 120ème anniversaire du congrès historique du SPD à Erfurt. En octobre 1891, le SPD avait adopté une perspective marxiste connue sous le nom de « Programme d’Erfurt, » (Erfurter Programm). Aux côtés de Wagenknecht et de Lafontaine, un certain nombre d’autres délégués ont fait référence à cette date historique en tirant des parallèles totalement ridicules et grotesques.

En fait, le contraste entre le « Programme d’Erfurt » de 1891 du SPD et le nouveau programme adopté par Die Linke ne saurait être plus grand. Le premier congrès d’Erfurt, dirigé par August Bebel et Wilhelm Liebknecht, président de la Commission des programmes de l’époque, s'était tenu dans la foulée de l’abrogation des lois antisocialistes et avait entrepris une vigoureuse campagne en faveur du marxisme au sein de la classe ouvrière. A leur congrès d’Erfurt, les délégués avaient rompu de façon décisive avec le pragmatisme lassallien du Programme de Gotha (1875).

En revanche, le programme de Die Linke d’aujourd’hui – adopté à une majorité écrasante – défend toutes les fondations du système existant, la constitution allemande, la propriété capitaliste privée et les institutions internationales de l’impérialisme, telles l’Union européenne et l’ONU.

Dans le même temps, Die Linke, cherche à dissimuler son programme bourgeois grâce à une tonalité emprunte d’une phraséologie radicale. Le programme, par exemple, appelle à « un changement du système, » parce que l’actuel « est fondé sur l’inégalité, l’exploitation, l’expansion et la concurrence » du capitalisme. Mais, à peine quelques paragraphes plus loin, le programme précise clairement que « la victoire sur le capitalisme » doit avoir lieu dans le cadre de l’ordre social existant sur la base de réformes progressives.

En y regardant de plus près, il apparaît clairement que la principale priorité de Die Linke est le renforcement du pouvoir d’Etat. Sa critique des banques et des « activités débridées du capitalisme casino » est liée à son exigence d’élargir le contrôle de l’Etat et le renforcement des institutions d’Etat. A cet égard, le parti rejette toute forme de contrôle ouvrier et réclame explicitement un renforcement de l’Etat bourgeois existant.

Il en va de même lorsque Die Linke appelle à la défense de l’Etat providence sur la base de la politique de Willy Brandt. Durant la seconde moitié des années 1960, Brandt, ancien dirigeant du SPD et plus tard chancelier, avait cherché à neutraliser l’opposition extra-parlementaire (APO) gauchiste de l’époque en introduisant quelques réformes sociales. Durant quelque temps, Brand fut en mesure de contenir l’opposition politique en stabilisant provisoirement le pouvoir bourgeois sur la base de réformes dans le domaine de l’éducation et du pouvoir judiciaire. Cette politique fut toutefois étroitement liée au renforcement de la bureaucratie syndicale tout en édifiant dans le même temps les forces répressives de l’Etat afin d’empêcher un développement socialiste de la classe ouvrière.

Le contenu droitier du nouveau programme de Die Linke est apparu de façon plus évidente encore lorsque Lafontaine a proposé la création d’une nouvelle force humanitaire internationalement active devant être nommée « Willy Brandt Corps. » Suivant dans la foulée des Verts qui, il y a tout juste dix ans, étaient passés du pacifisme au militarisme en soutenant les actions « humanitaires » des troupes de l’ONU, Die Linke cherche actuellement à justifier sa « politique » de paix en soulignant le rôle « humanitaire » de l’armée. Sa principale critique de l’OTAN est le fait que l’alliance soit essentiellement dirigée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

L’objectif du changement de politique à Erfurt se révèle lorsque l’on examine le contexte plus général. Le congrès a eu lieu à la fin d’une semaine où des centaines de milliers de personnes ont participé partout dans le monde à des protestations contre la dictature du capital financier international. En Grèce, les travailleurs protestaient contre les coupes massives des dépenses sociales introduites par le gouvernement PASOK en menant une grève générale de deux jours, soit la plus vaste manifestation depuis le renversement de la junte militaire il y a 35 ans.

Ce mouvement mondial de la classe ouvrière a intensifié la crise politique en Europe et aggravé les problèmes pour parvenir à un accord sur un plan de sauvetage de l’euro. Les coupes sociales drastiques exigées par les banques internationales et les gouvernements européens se heurteront inévitablement à une résistance grandissante. En Allemagne, en France et en Italie, les sociaux-démocrates sont prêts à prendre les rênes du gouvernement pour imposer, en collaboration avec les syndicats, des réductions brutales des dépenses sociales conformément à leurs homologues en Grèce et en Espagne.

Dimanche, l’ancien chancelier Helmut Schmidt (SPD) est apparu à la télévision allemande pour donner sa bénédiction à l’ancien ministre des Finances de la grande coalition précédente, Peer Steinbrück, comme futur candidat du SPD au poste de chancelier. Les deux hommes ont rédigé en commun un livre « Zug um Zug » (« Coup après coup ») qui sera publié cette semaine. Dans ce livre, Schmidt déclare que : « L’on ne devrait pas surestimer l’importance de la démocratie pour le monde. » A la question de savoir ce qu’il voulait dire, Schmidt a répondu en louant le développement économique de la Chine qui n’aurait pas été possible s’il avait été fondé sur « des concepts démocratiques européens. »

Cette glorification éhontée de formes de pouvoir autoritaire va de pair avec les préparatifs en vue d’un changement de gouvernement impliquant le SPD. Des sections de l’élite dirigeante allemande croient que le SPD, soit en alliance avec les chrétiens démocrates soit avec les Verts, serait mieux placé que l’actuel gouvernement pour imposer les attaques sociales planifiées.

Dans le même temps, comme l’exemple de la Grèce le montre clairement, un tel développement provoquera inévitablement une résistance massive et des conflits sociaux violents. Le parti Die Linke est toiletté précisément pour empêcher l'émergence d’une nouvelle opposition extra-parlementaire et pour contenir les futures luttes de la classe ouvrière. Tel est l’objectif de l’actuelle rhétorique anticapitaliste liée à un programme qui soutient et défend inconditionnellement l’Etat bourgeois.

(Article original paru le 27 octobre 2011)