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Des mesures d’austérité brutales provoquent la résistance en Grèce

Par Robert Stevens
24 mars 2011

La centrale syndicale de la fonction publique grecque, Adedy, a appelé à la neuvième grève générale depuis janvier 2010. Elle doit avoir lieu les 6 et 7 avril conjointement avec la centrale syndicale grecque du privé, la GSEE. Les appels à la grève ont été lancés en réaction au programme d’austérité du gouvernement social-démocrate du premier ministre George Papandreou du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK)

Avec le placement du budget du pays sous la surveillance de l’Union européenne en février 2010, et l’adoption ultérieure d’énormes réductions de la dette publique, la Grèce sert de test aux attaques draconiennes contre le niveau de vie partout en Europe.

Quel a été le résultat des grèves générales grecques ?

Les appels à la grève des bureaucraties syndicales n'ont mis en avant aucune perspective pour combattre les mesures d’austérité. Au lieu de cela, ces grèves ont servi de mécanisme pour disperser et rendre inoffensive la colère qui monte au sein de la population.

C’est grâce aux syndicats que le gouvernement a été en mesure d’imposer le plan d’austérité le plus brutal. Selon des évaluations, le niveau de vie a baissé en conséquence de 30 pour cent, les salaires ont été réduits de 20 pour cent, les retraites ont diminué et des hausses massives ont été imposées pour l’utilisation des services publics. Le chômage a augmenté entre 5 et 15 pour cent. Chez les jeunes il est de l’ordre de 40 pour cent.

La dernière grève, qui remonte à février, avait coïncidé avec l’annonce d’un programme de privatisation sans précédent de 50 milliards d’euros, dont la vente de vastes parcelles de terres et de pans entiers du patrimoine public.

La Grèce a été désignée de façon désobligeante par l’oligarchie financière européenne comme l’un des pays « PIGS » de la zone euro (Portugal, Italie, Irlande, Grèce et Espagne). Selon la Banque des Règlements internationaux (BRI), l’exposition totale des banques étrangères à la Grèce, à l’Irlande, au Portugal et à l’Espagne s’élève à plus de 2,5 mille milliards d’euros.

L’année dernière, la Grèce et l’Irlande avaient été obligées, suite à des spéculations délibérées sur l'économie de leur pays de la part des marchés monétaires, de demander un plan d’aide à l’Union européenne (UE) et au Fonds monétaire international (FMI). Le plan d’aide octroyé en mai 2010 à la Grèce était de 110 milliards d’euros et celui accordé à l’Irlande en novembre de 90 milliards d’euros. Ces fonds étaient strictement conditionnels à l’application de mesures d’austérité contre la population.

Sur la base de ces mesures, le FMI a annoncé lundi qu’il débloquait 4,1 milliards d’euros en faveur de la Grèce, ce qui représente la quatrième tranche du prêt.

Malgré cela, l’agence de notation Moody a dégradé la notation des obligations d’Etat de la Grèce en l’abaissant au rang de « hautement spéculative », de Ba1 à B1. Moody’s a déclaré qu’en dépit du « progrès très significatif » réalisé par la Grèce dans la réduction de son déficit, la « tâche à laquelle sont confrontés les responsables et les directeurs reste énorme. »

L’ampleur de la dévastation sociale touchant la population grecque a été précisée dimanche par le quotidien conservateur Kathimerini. Au sujet du programme de privatisation il a dit, « Supposons qu’une transaction moyenne faite en Grèce soit de 100 millions d’euros, le pays devra faire une telle transaction tous les trois jours pour atteindre l’objectif de 50 milliards d’euros en 1.500 jours, aux dires d’un banquier d’affaires. »

Le journaliste Ambrose Evans-Pritchard du Daily Telegraph, a posé la question de savoir comment une somme aussi gigantesque pouvait être réunie, en demandant, « Des participations publiques dans le capital de la Poste hellénique, des Chemins de fer grecs, de l’entreprise publique de Gaz d’Athènes, de l’autorité portuaire du Pirée, de l’aéroport d’Athènes, des Eaux de Thessalonique et de ATEbank, pour n’en nommer que quelques-unes, ne rapporteront pas plus [que] 15 billions d’euros. Et qu'est-ce qu'on fait après ? »

Après le déclassement, les dirigeants de l’Union européenne ont accepté d’allonger à sept ans et demi le délai de remboursement de la Grèce. Dans le même temps, le taux d’intérêt a été baissé d’un point de pourcentage pour arriver à 4,2 pour cent en moyenne. Malgré ce « répit », l’on s’attend encore à ce qu’il y ait une défaillance de la dette souveraine grecque. L’on s’attend à ce que la croissance chute de 3,4 pour cent cette année, en grande partie en raison des mesures d’austérité qui sont déjà en vigueur, faisant passer le niveau de la dette de 127 pour cent du PIB à 160 pour cent du PIB d’ici 2013. Comme l’a précisé l’économiste Peter Westaway, « Votre dette continuera d’augmenter aussi longtemps que votre taux de croissance se situera en dessous du taux d’intérêt que vous payez. »

Evans-Pritchard reconnaît que l’accord avec l’UE « ne ramène pas la solvabilité », en ajoutant : « La spirale de la dette grecque est à un état beaucoup trop avancé. L’endettement va être de l’ordre de 150 pour cent du PIB cette année, et le coût du service de la dette représente 14,4 pour cent des recettes fiscales.

Deux des autres « PIGS », le Portugal et l’Espagne, sont aussi gouvernés par des partis sociaux-démocrates. Dans les deux pays, les syndicats n’ont organisé que des manifestations symboliques d’opposition contre le programme d’austérité. Après les élections législatives en Irlande, qui ont laminé la coalition Fianna Fail/Verts, le Parti travailliste a rejoint le parti conservateur Fine Gael pour former un gouvernement engagé à imposer des mesures d’austérité.

Le Portugal est largement cité dans les milieux financiers comme étant le prochain pays de la zone euro à devoir recourir à un sauvetage EU/FMI. Son déficit public de 9,3 pour cent du produit intérieur brut en de 2009 2009 est le quatrième le plus élevé de la zone euro après l’Irlande, la Grèce et l’Espagne.

Cette semaine, Moody’s a abaissé de deux crans la note de la dette souveraine à long terme du Portugal. Elle se situe à présent à tout juste quatre crans de la catégorie spéculative « junk ».

L’engagement commun aux deux grands partis politiques envers la consolidation fiscale est une raison importante expliquant pourquoi la notation du Portugal reste dans la catégorie A, » a dit Moody’s. Ceci est une référence faite au soutien précédent accordé par le plus grand parti conservateur d’opposition, les sociaux-démocrates, au programme de rigueur du Parti socialiste au pouvoir. Aggravant la crise du Portugal, les sociaux-démocrates ont annoncé qu’ils ne souscriraient pas aux nouvelles mesures d’austérité du Parti socialiste, soit le quatrième plan de rigueur en un an.

Le premier ministre Jose Socrates a menacé vendredi de démissionner si la rigueur n’était pas adoptée au parlement et a mis en garde qu’une crise politique sur la question de l’adoption du budget ouvrirait « la porte au FMI. »

Le Portugal doit rembourser 4,2 milliards d’euros (5,8 milliards de dollars) de bons le mois prochain en plus de 5 milliards d’euros en juin. Mais, le rendement de l’obligation d’Etat portugaise continue d’augmenter. Les dégradations de la « dette souveraine » de la Grèce et du Portugal ont maintenant pour conséquence qu’il est quasi interdit à leurs gouvernements de se procurer des fonds sur les marchés internationaux.

En Italie, où un gouvernement droitier conduit par le premier ministre Silvio Berlusconi est au pouvoir, les syndicats ont dernièrement organisé des grèves surtout dans le secteur public et parmi les travailleurs des transports. En décembre, le Sénat a approuvé un programme d’austérité fondé sur des coupes totalisant 25 milliards d’euros. Ceci venait s’ajouter aux coupes déjà faites, comprenant une réduction de 700 millions d’euros du budget des universités.

En dépit d’un tel assaut, les syndicats et leurs appuis politiques au sein des soi-disant organisations de gauche des classes moyennes n’ont pas organisé la moindre lutte pour le renversement du gouvernement. Utilisant le scandale concernant des accusations de relations sexuelles avec une prostituée mineure portées contre Berlusconi, le Parti démocrate d’opposition qui comprend des sections de l’ancien Parti socialiste et de l’ex-Parti communiste stalinien, a concentré ses efforts sur une campagne pour présenter les agissements de Berlusconi comme étant un affront fait aux femmes. Son but est de subordonner la classe ouvrière à un mouvement de protestations petit-bourgeois, dans lequel les intérêts des travailleurs sont englobés dans un appel général en faveur « de valeurs progressistes » qui sont dans l’intérêt national de l'Italie.

Tout en se présentant comme des critiques de gauche des régimes qui imposent l’austérité de masse, le rôle d’organisations telles SYRIZA (la coalition de la gauche radicale) est en Grèce d’empêcher un conflit ouvert entre la classe ouvrière et l’élite dirigeante qui est soutenue par leurs défenseurs de première ligne au sein de la bureaucratie syndicale.

Dans une récente interview accordée à Athens News, la question suivante a été posée à Alexis Tsipras, dirigeant de SYRIZA : pourquoi, lorsque « les droits des travailleurs et de la classe moyenne sont sérieusement malmenés », SYRIZA « ne convainc-t-elle pas plus de gens ? »

En cherchant à absoudre son organisation de toute responsabilité, Tsipras a répondu en rejetant la faute sur la population grecque, déclarant, « Parce que les gens n’ont pas trouvé leur courage, » avant d’ajouter « et la gauche a des problèmes à surmonter. »

Ces « problèmes » font référence à la faction de l’Aile Renouveau qui a scissionné d’avec SYRIZA l’année dernière pour se rapprocher d’un programme de soutien ouvert à la rigueur. Tsipras a dit à propos de l’Aile Renouveau, « Si certains croient que la situation convient pour appliquer des projets compétitifs, nous ne pouvons pas les en empêcher. »

La réalité c'est qu'il n'existe pas de différences de principe entre SYRIZA et ceux qui ont quitté ses rangs. Son rôle principal a été de conseiller la bureaucratie social-démocrate du PASOK et les syndicats sur la manière de diminuer la menace de l’opposition de la classe ouvrière. Le 8 mars, Tsipras a rencontré Papandreou, juste avant le récent sommet de l’Union européenne, lors duquel la crise de la dette grecque a été discutée.

Dans la situation d’une crise du régime bourgeois en Grèce, avec le gouvernement PASOK et l’opposition Nouvelle Démocratie tous deux largement méprisés, Tsipras a dit, « De nouvelles alliances sociales et une nouvelle dynamique sont nécessaires pour sortir le pays de la crise. En cela, la gauche a une obligation à jouer son rôle. »

Pour SYRIZA, ces alliances et ces obligations sont d’abord et avant tout destinées à empêcher une confrontation révolutionnaire. A la question d’Athens News de savoir si des soulèvements identiques à ceux survenus au Moyen Orient pourraient se produire en Grèce, Tsipras a répondu, « Je ne crois pas que ce genre de soulèvement puisse être mécaniquement transporté en Grève. »

Alors que SYRIZA cherche à minimiser l’éventuel développement d’un conflit révolutionnaire en Europe, des sections de la bourgeoisie anticipent précisément une telle issue. Dans la conclusion de son article du 13 mars dans le Telegraph, Ambrose Evans-Pritchard remarqué, « La révolte populaire est le chien qui n’a pas aboyé depuis le début du long marasme. Cela pourrait n'être qu'une question de temps. Le modèle des années 1930 est que l'aliénation profonde débute la troisième année tandis que l'austérité n’en finit pas de durer et, dans ce cas précis, les tensions dans la périphérie de la zone euro ne peuvent que devenir plus mauvaises tandis que la BCE [Banque centrale européenne] resserre la politique monétaire. »

Un éditorial principal du Guardian de lundi commence par documenter la crise économique qui engloutit l’Europe. « C’est comme si on se trouvait au service des urgences un vendredi soir. Vivre dans cet endroit que nous appelons l'Europe c’est voir arriver des pays sur des brancards, après une série de carambolages. D’abord le krach bancaire ; puis les crises des dettes souveraines en Grèce et en Irlande – avec des équipes de secouristes prêtes à recevoir les appels au 15 [numéro d’urgence] en provenance du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie. Une fois admis à l’hôpital, le traitement peut être pire que le traumatisme : les programmes d’austérité, les coupes dans le système de protection sociale, les pertes d’emplois. La reprise est lente, fragile et sensible aux changements, tels les prix du pétrole poussés à la hausse par la révolution qui balaie le monde arabe. »

Le Guardian a relevé les résultats d’un récent sondage réalisé auprès de 5.000 personnes en âge de travailler dans cinq pays de l’UE – la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Pologne. Le sondage, écrit le Guardian, « parle clairement d’une crise de gouvernance en Europe. Seulement 6 pour cent font confiance à leur gouvernement et à peine 9 pour cent pensent que leurs politiciens sont honnêtes, que ce soit ceux au pouvoir ou les autres. »

Dans ces conditions, les récentes protestations de masse au Portugal ont une certaine signification de marqueur pour l’avenir. Ce mois-ci, le Geração à Rasca mouvement (la génération précaire) a organisé via Facebook une énorme manifestation à Lisbonne, à Porto et dans d’autres villes. Les protestations ont été organisées quasiment du jour au lendemain avec un groupe n’ayant été établi qu’en février. Un appel lancé à l’adresse des chômeurs portugais, les « 500 euro-istes » et à d’autres travailleurs sous-payés, aux travailleurs intérimaires, aux étudiants et « mères et pères du Portugal », a fait descendre dans la rue plus de 300.000 personnes. »

Bien qu’encore limitée politiquement, la force du mouvement réside dans le fait qu'il s'est extirpé de la camisole de force imposée à la classe ouvrière par la bureaucratie syndicale. Comme l’on montré les expériences faites par la classe ouvrière en Europe tout au long de l’année dernière, sans une telle rébellion de masse contre l’appareil syndical et ses apologistes soi-disant de gauche, l’élite dirigeante va perpétrer des attaques encore plus brutales contre le niveau de vie des travailleurs.

 

 

(Article original paru le 21 mars 2011)