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La montée de l’extrême droite en Europe

Par Peter Schwarz
31 mai 2011

Avec sa décision de suspendre la procédure d’expulsion contre Thilo Sarrazin et de maintenir ce raciste invétéré dans les rangs du Parti social-démocrate (SPD), la social-démocratie allemande a pris un net virage à droite.

Sarrazin, qui est un ancien sénateur responsable des finances dans le gouvernement de la ville de Berlin et un membre du comité de direction de la Bundesbank (Banque fédérale), prône des théories racistes et de darwinisme social – des vues qui, depuis la défaite de Hitler, n’ont été défendues que par de petits groupes de néo-nazis pur et dur. Dans son livre qui s'est très bien vendu

L’Allemagne s’auto détruit (« Deutschland schafft sich ab »), Sarrazin affirme que les immigrés musulmans sont issus d’une longue tradition d'unions consanguines et présentent une déficience intellectuelle d’origine génétique. Il met en garde contre la conquête de l’Allemagne par « la fertilité » et exige une stricte restriction de l’immigration.

Plus loin dans son livre, il déclare, dans l’esprit des lois raciales de Nuremberg [décrets-lois discriminatoires contre les Juifs adoptés au congrès de Nuremberg en 1935] que tous les Juifs partagent un gène particulier.

Le SPD justifie sa réconciliation avec Sarrazin par des considérations électorales et « le respect des différences d’opinion. » En réalité, il réagit à des changements économiques et sociaux fondamentaux. Le virage à droite du SPD fait partie d’une évolution paneuropéenne.

De plus en plus, les partis traditionnels situés à droite et à gauche du spectre politique bourgeois sont en train d’adopter le chauvinisme, l’anti-islamisme et d’autres formes de racisme dans leur programme politique et se réconcilient avec les partis de l’extrême droite. Les médias contribuent à ce développement droitier en encourageant des prédicateurs de haine tels Sarrazin et Marine Le Pen, dirigeante du Front National (FN) en France.

En Hongrie, le parti dirigeant Fidesz – l’une des principales composantes du Parti populaire européen (PPE) et qui comprend aussi l’Union chrétienne-démocrate (CDU), l’Union chrétienne-sociale (CSU) d’Allemagne ainsi que le parti dirigeant français, l’Union pour un mouvement populaire (UMP) – fait la promotion du nationalisme archaïque comme base de sa politique. Le gouvernement Fidesz a limité la liberté de la presse et a accepté une nouvelle constitution dans la tradition de la dictature autoritaire et antisémite de Horthy. Dans les rues, la milice paramilitaire fasciste du parti Jobbik est autorisée à traquer les Roms et d’autres minorités et à terroriser des villages entiers.

En Italie, en Suisse et probablement bientôt en Finlande, des partis xénophobes font partie du gouvernement. Aux Pays-Bas et au Danemark, les partis conservateurs s’appuient sur le soutien parlementaire de l’extrême droite.

En France, les sondages d’opinion donnent régulièrement le FN dépassant l'UMP, parti au pouvoir. Si des élections présidentielles avaient lieu demain, la candidate du FN, Marine Le Pen, se qualifierait probablement pour le second tour. La montée du FN a été stimulée par les campagnes anti-islamistes du gouvernement Sarkozy. Dans certains cas, – comme l’interdiction du port du foulard à l’école et la prohibition de la burqa – ces campagnes ont été également soutenues en France par le Parti socialiste (PS) et ses satellites de « gauche ».

Ce virage vers l’extrême droite, est la réaction de la bourgeoisie européenne face à la crise financière internationale et à l’intensification des antagonismes nationaux en Europe.

Il y a trente ans, la bourgeoisie avait tourné le dos à la politique de réforme sociale et de compromis qui avait dominé la période d’après-guerre. Depuis lors, elle s’appuie sur la social-démocratie et les partis staliniens, les syndicats et leurs partisans au sein de l’ancienne « gauche » radicale pour réduire les salaires et les prestations sociales, et pour maîtriser la classe ouvrière.

Les gouvernements PS de François Mitterrand et de Lionel Jospin en France, le gouvernement travailliste (Labour Party) de Tony Blair en Grande-Bretagne et de la coalition SPD/Verts de Gerhard Schröder en Allemagne ont supervisé une redistribution massive de revenus et de richesses au bénéfice des riches. Les syndicats ont soit totalement étouffé la lutte des classes soit l’ont réduite à des protestations impuissantes, ce qui a fortement discrédité ces organisations. Le nombre de leurs membres et de leurs électeurs a chuté drastiquement et elles trouvent difficilement du soutien parmi les jeunes.

La crise financière de 2008 a fait que le capital européen s’embarque dans la voie d’une nouvelle offensive contre la classe ouvrière, éclipsant tous ses précédents efforts. Alors que les profits et les primes atteignent de nouveaux records, le niveau de vie des travailleurs est ramené plusieurs générations en arrière. Ce qui a commencé avec les programmes de rigueur en Grèce, en Irlande, au Portugal et dans plusieurs autres pays d’Europe de l’Est est en train de devenir la référence pour l’ensemble de l’Europe.

Pour perpétrer ces attaques, la bourgeoisie continue de compter sur le soutien des anciens partis réformistes, des syndicats et de leurs adeptes anciennement radicaux. Mais, compte tenu de la faiblesse de ces organisations et de la croissance rapide des tensions de classe, la bourgeoisie envisage différentes options et prépare la répression brutale des protestations sociales ; d’où son soutien à l’extrême droite. Ceci est nécessaire pour empoisonner l’atmosphère sociale, pour diviser la classe ouvrière et pour mobiliser le soutien en faveur d'un Etat autoritaire.

Il est significatif que cette politique bénéficie du soutien du SPD et des syndicats. Ces organisations ont depuis longtemps perdu tout lien avec la classe ouvrière. Elles représentent une bureaucratie riche et privilégiée, étroitement liée à l’appareil d’Etat et au patronat, et qui défend pleinement leurs intérêts. Comme le montre clairement leur maintien de Sarrazin, elles réagissent à l’aggravation des tensions économiques et sociales en Europe en exacerbant elles-mêmes la xénophobie et le nationalisme.

La situation politique en Europe est de plus en plus façonnée par les conflits nationaux. Les tensions entre l’Allemagne et la France s'accroissent, les frontières extérieures de l’Europe sont hermétiquement fermées, les frontières intérieures sont réintroduites et les intérêts de la politique étrangère – comme en Libye – sont poursuivis par d’autres moyens. L’avenir de l’euro et de l’Union européenne est remis en question.

Peu de temps après l’éclatement de la Deuxième guerre mondiale, la Quatrième Internationale avait ainsi caractérisé la situation mondiale : « Le monde du capitalisme décadent est surpeuplé. La question de l’admission d’une centaine de réfugiés supplémentaires devient un problème majeur… A l’ère de l’aviation, du télégraphe, du téléphone, de la radio et de la télévision, les voyages d’un pays à un autre sont paralysés par les passeports et les visas. La période de la disparition du commerce mondial et du déclin du commercial national est en même temps celle d’une intensification monstrueuse du chauvinisme et particulièrement de l’antisémitisme. »

Si l’on utilisait ces lignes pour décrire la situation d'aujourd'hui, il suffirait de remplacer le terme « antisémitisme » par « anti-islamisme ». La croissance des conflits nationaux et des mouvements d’extrême droite est l'expression de la profondeur de la crise de la société capitaliste qui s’oriente à nouveau vers une catastrophe historique à moins d’une opposition de la classe ouvrière.

A la différence des anciens partis réformistes et des syndicats, la classe ouvrière n'amorce pas un virage à droite mais bien un virage à gauche. Son opposition à l’orgie d’enrichissement capitaliste, aux coupes sociales et à la répression politique grandissante progresse– comme en Tunisie et en Egypte – vers de puissantes explosions sociales. Ce qui lui manque c’est une perspective politique et une direction.

La classe ouvrière doit rompre avec les vieux partis et syndicats défaillants et abandonner l'illusion que ceux-ci peuvent être contraints, par la pression d'en bas, de suivre une ligne politique différente. Seule l’unification de la classe ouvrière européenne et internationale sur la base d’un programme socialiste révolutionnaire offre à la société un moyen de sortir de l’impasse. L’Europe capitaliste doit être remplacée par les Etats socialistes unis d’Europe. Ceci requiert la construction de sections du Comité International de la Quatrième Internationale partout sur le continent.

(Article original paru le 9 mai 2011)