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La sortie du nucléaire de l’Allemagne: le pathos de l’unité nationale

Par Peter Schwarz
6 juillet 2011

Une atmosphère de pathos national a dominé le parlement allemand lors de sa séance au Reichstag jeudi. Le parlement s'était réuni pour voter le projet de loi de sortie du nucléaire de l’Allemagne d’ici 2022.

Le ministre de l’Environnement, Norbert Röttgen (du parti conservateur au pouvoir, l’Union chrétienne démocrate, Christlich-Democratische Union, CDU), a parlé à profusion de ce « projet de génération et d’unité nationale ». Il a loué le consensus « qui a caractérisé le pays après 30 ans de débats irréconciliables. » Le journal conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) a titré son commentaire « La fin de la guerre de trente ans, » le Frankfurter Rundschau a parlé d’une « décision historique » et le journal taz, l’organe de presse des Verts a titré à la Une « L’oeuvre nationale commune. »

La CDU, CSU (Union chrétienne-sociale en Bavière, Christlich-Soziale Union) et le FDP (Parti libéral-démocrate, Freie Demokratische Partei), le SPD (Parti social-démocrate allemand, Sozialdemokratische Partei Deutschlands) et les Verts ont presque voté à l’unanimité en faveur du projet gouvernemental. Seul le parti La Gauche (Die Linke) a voté contre, en ne critiquant que quelques détails de la loi. La querelle au parlement n’a concerné que la question de savoir qui devrait pouvoir s’attribuer le mérite pour la sortie du nucléaire. Röttgen a revendiqué les droits d’auteur pour le gouvernement tandis que le SPD et les Verts ont maintenu qu’ils étaient les véritables parrains de la mesure.

Par leur vote jeudi au parlement, la génération protestataire de 1968 incorporée dans le parti des Verts a finalement fait la paix avec la nation et l’Etat allemands. La FAZ a évalué la décision parlementaire comme « la fin de la dernière grande bataille idéologique entre les Allemands et qui a souvent revêtu des traits religieux. » La lutte concernant le nucléaire a « façonné politiquement des générations, monté les générations les unes contre les autres et changé de façon permanente le paysage politique. »

Les conflits au sujet des usines nucléaires, des usines de retraitement et des déchets nucléaires à Wyhl Wackersdorf, Kalkar et Gorleben ont souvent pris le caractère d’une guerre civile. Des viticulteurs, des agriculteurs et des militants écologistes de tout bord s’étaient livrés à de violents combats avec la police. « Au cours des 40 dernières années, rien n’avait dans ce pays poussé les citoyens dans la rue comme l’a fait le nucléaire, » a déclaré le journal Süddeutsche Zeitung.

En fait, la véritable signification de la sortie du nucléaire réside précisément dans cette réconciliation nationale avec les militants écologistes et les Verts. Elle est d’une importance considérable pour le gouvernement. La chancelière Angela Merkel a dû surmonter une forte opposition dans ses propres rangs, et la fermeture de toutes les centrales nucléaires en l’espace de dix ans est liée à de considérables risques économiques. Alors que les exploitants des systèmes d’énergie renouvelable espèrent qu’il y aura un boom, les entreprises à forte consommation d’énergie craignent des pénuries d’énergie et une augmentation des prix, mettant en péril leur potentiel d’exportation. Ceux-ci ont été quelque peu amadoués par l’ajout d’une nouvelle loi concernant des engagements à hauteur d’un demi milliard d’euros de subventions annuelles.

Du point de vue environnemental, la sortie du nucléaire n’a pas beaucoup de sens. Les voisins français qui approvisionnent de plus en plus l’Allemagne en énergie, exploitent environ 70 réacteurs nucléaires, dont certains ne sont situés qu’à quelques kilomètres de la frontière allemande. En Allemagne, il y a tout juste 17 centrales nucléaires, dont huit sont déjà à l’arrêt.

Alors que les partis fédéraux se rapprochent sur la question du nucléaire et célèbrent la réconciliation nationale, la société en général se polarise de plus en plus. Près d’un habitant sur dix en République fédérale est tributaire de l’aide publique et bien davantage vivent d'emplois précaires à bas salaire.

Les dernières mesures d’austérité en Grèce représentent le début d’une nouvelle offensive du capital financier à l’encontre des travailleurs en Europe. Les coupes sociales, les réductions de salaires et les augmentations des impôts imposées à la population grecque dans le but de satisfaire les exigences des banques serviront à l’avenir de critères pour tous les pays européens, y compris l’Allemagne. Dans le même temps, la crise financière intensifie les tentions nationales en Europe et partout dans le monde.

Dans ce contexte, les élites dirigeantes resserrent les rangs. Les Verts notamment sont à présent indispensables pour la formation d’un gouvernement d’union nationale et pour renforcer l’Etat et le gouvernement lors de conflits à venir. Les attaques contre les travailleurs requièrent un régime qui soit suffisamment stable pour résister à la pression d’en bas.

C’est à cette fin que les Verts proposent leurs services. L’ancien parti écologique est l’un des défenseurs les plus farouches d’une stricte consolidation fiscale même si ceci nécessite de brutales coupes sociales. Le parti est même un ferme défenseur du déploiement de l’armée allemande aux quatre coins du monde. De leur point de vue, les récentes suggestions du ministre de la Défense, Thomas de Maizière (CDU), ne vont pas assez loin.

Le débat sur le nucléaire n’est qu’un moyen pour parvenir à une fin. La sortie du nucléaire dans un seul pays ne suffira pas à limiter le risque de catastrophes comme celle de Fukushima ou la destruction de l’environnement, tant que la vie économique et sociale est dominée par les intérêts de profit des banques et du patronat.

Lorsque l’Allemagne était entrée dans la Première Guerre mondiale et que le SPD avait voté les crédits de guerre allemands en 1914, l’empereur allemand Guillaume II avait déclaré, « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands. » Aujourd’hui, le pathos de l’unité nationale vise à préparer une guerre de classe contre la classe ouvrière.

(Article original paru le 4 juillet 2011)