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Grèce: la dictature du capital financier

Par Nick Beams
27 juin 2011

Le dictat du Fonds monétaire international exigeant l’imposition de mesures d’austérité encore plus sévères avant le déblocage des 12 milliards d’euros de la dernière tranche du plan de sauvetage de la Grèce marque un virage dans l’évolution de la crise financière européenne. Les tâches et les défis politiques décisifs présentés à la classe ouvrière grecque et européenne sont encore plus significatifs que les conséquences économiques et financières immédiates.

Selon un article du Financial Times, les ministres de la zone euro avaient escompté durant leur rencontre dimanche soir de pouvoir débloquer de l’argent à la condition que de nouvelles mesures d’austérité soient approuvées par le parlement grec. Mais, les responsables du FMI ont insisté en disant « qu’il leur fallait des engagements plus fermes avant tout paiement. »

La nouvelle orientation avait été esquissée la semaine passée lors des remarques faites par Jose Vinals, le directeur du service marchés monétaires et financiers au sein du FMI, lorsqu’il avait introduit le nouveau rapport mettant en garde contre un ralentissement de la croissance mondiale et le risque pressant d’un nouveau resserrement du crédit. « Le message clé, » a-t-il dit, « est que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la crise financière – que j’appellerai la phase politique de la crise – et il est temps maintenant de prendre les décisions politiques nécessaires pour éviter les problèmes à l’avenir. »

La phase précédente a été décrite comme celle de « la désinvolture » ou encore du « rajouter du crédit et prétendre que tout va bien ». Entendons par là, rajouter toujours plus de crédit aux banques et aux institutions financières en prétendant que l'on s'est attelé aux problèmes sous-jacents, jusqu'à ce qu’ils surgissent à nouveau. Mais, la phase du « rajouter du crédit et prétendre que tout va bien » est clairement révolue étant donné que les agences de notation rétrogradent continuellement la dette souveraine, non seulement de la Grèce, mais aussi de l’Irlande, de l’Espagne, du Portugal et tout dernièrement de l’Italie.

Ces abaissements de notation correspondent à des consignes données par le capital financier aux partis de l’Etat capitaliste pour développer de nouveaux mécanismes politiques et des formes de gouvernement afin d’extraire de la classe ouvrière des milliers de milliards de dollars nécessaires pour rétablir les profits et la santé du système financier capitaliste non seulement en Grèce et en Europe mais internationalement. Dans une situation où ceci est de moins en moins possible par le biais du système parlementaire, d’autres mesures doivent être trouvées.

S’exprimant sur la décision de bloquer le paiement de la tranche finale de 12 milliards d’euros du prêt, le directeur par intérim du FMI, John Lipsky, qui a pris le relais après l’éviction forcée de Dominique Strauss-Kahn, a clairement fait comprendre qu’aucune opposition ne sera tolérée. « Les mesures les plus importantes sont celles qui vont être prises par les autorités grecques en adoptant et en appliquant l’ambitieux programme de réformes structurelles indispensables à la guérison de l’économie et à l’ouverture d’une voie pour la reprise de la croissance. »

L’affirmation qu’une « guérison » et qu’une « reprise de la croissance » sont réalisables au moyen d’une nouvelle réduction des salaires, de coupes encore plus profondes dans les dépenses du gouvernement et de la liquidation des biens publics est un mensonge méprisable étant donné l’expérience amère faite par des millions de gens. Les mesures d’austérité de l’année dernière – introduites elles aussi avec la promesse d’une « reprise » – ont conduit à une rapide contraction de l’économie et un chômage grandissant. Mais, au lieu d’abaisser le niveau de l’endettement, le rapport dette publique/produit intérieur brut n’a cessé de croître, approchant les 160 pour cent.

Le principe directeur du FMI n’est pas la relance de la croissance économique en Grèce ou ailleurs mais la protection des intérêts des grandes banques et des institutions financières. Il est significatif de noter qu’en tant que représentant du capital financier américain, Lipsky, a sévèrement fustigé la proposition du gouvernement allemand, avancée pour ses propres motivations nationalistes, d’obliger les banques privées à essuyer certaine pertes de leurs prêts en participant au nouveau plan de sauvetage de la Grèce.

Le calcul de la chancelière Angela Merkel et de son gouvernement a été qu’une telle mesure toucherait plus fortement les banques françaises que les banques allemandes qui ont prêté de l’argent à la Grèce. Le gouvernement du président français, Nicolas Sarkozy, s’y est opposé tout comme la Banque centrale européenne (BCE) – cette dernière par crainte de perdre en cas de restructuration des dizaines de milliards d’euros étant donné qu’elle détient quelque 140 milliards d’euros d’obligations grecques.

Lipsky a critiqué le projet allemand non seulement par souci direct pour les banques françaises ou la BCE, mais parce que toute forme de défaut provoquerait une vague de demandes sur le marché des credit default swaps (couvertures de défaillance, CDS) où les banques et les institutions financières américaines sont fortement engagées. Compte tenu du caractère labyrinthique de ces marchés il est difficile d’obtenir des évaluations précises, mais l’on estime que les banques américaines sont exposées jusqu’à hauteur de quelque 100 milliards de dollars dans la soi-disant « périphérie de l’Europe » et à hauteur de deux mille milliards de dollars sur le marché mondial des credit default swaps.

Ce sont ces intérêts que les représentants du capital financier sont fermement résolus à défendre – par tous les moyens possibles. Et, alors que la bourgeoisie est en train de faire des préparatifs, la classe ouvrière doit agir de manière tout aussi décisive.

La « phase politique de la crise » signifie que la bourgeoisie doit se débarrasser une fois pour toute de l’idée que les protestations actuelles ou même les grèves peuvent exercer une pression quelconque sur la troïka – la Commission de l’Union européenne, la BCE et le FMI – pour qu’elle retire le programme d’austérité ou qu’elle trouve une solution sous la direction des partis politiques existants.

Au contraire, les grèves, les protestations et les manifestations de masse, les occupations d’usine et toutes les autres formes de la lutte de classe développées au cours de ces 150 dernières années, doivent être utilisées pour s’opposer aux coupes sociales et aux mesures d’austérité et être indissolublement liées à la lutte pour un gouvernement ouvrier afin d’arracher le pouvoir des mains de la classe dirigeante défaillante et de ses partis politiques qui ont précipité la population grecque dans une catastrophe.

Il faut mener la lutte pour cette perspective et contre les divers groupes pseudo-gauches qui affirment que la voie pour aller de l’avant passe par la sortie de l’euro, la restauration de la drachme et le retour aux régulations nationales tout en laissant au pouvoir la classe capitaliste et ses représentants politiques corrompus.

Poursuivre un tel programme serait aller au désastre. S’il était appliqué, il entraînerait l’effondrement des banques grecques, une hyper inflation, un krach économique et même une hausse du niveau de chômage. Si la classe ouvrière était associée de quelque façon que ce soit à un tel programme et à la misère sociale qui en découlerait, la voie serait ouverte pour que des forces fascistes mobilisent des sections désespérées et dépossédées des classes moyennes et de la petite bourgeoisie et créent une situation où l’armée imposerait son régime.

La classe ouvrière doit mettre en avant son propre programme socialiste indépendant fondé sur la lutte pour le renversement du régime actuel et la prise du pouvoir politique entre ses propres mains.

La première tâche d’un gouvernement ouvrier sera de nationaliser les banques et les principales institutions financières et de répudier l’ensemble des dettes publiques. Parallèlement, il devra lancer un appel à la classe ouvrière de par l’Europe pour qu'elle se rallie à la lutte visant à mettre un terme à la dictature du capital financier en établissant les Etats socialistes unis d’Europe.

(Article original paru le 22 juin 2011)