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Le gouvernement grec annonce de nouvelles coupes sociales en pleine opposition de masse

Par Stefan Steinberg et Alex Lantier
22 juin 2011

Le 10 juin, le gouvernement grec du premier ministre George Papandreou a annoncé une nouvelle série de sérieuses coupes dans les dépenses publiques et les programmes sociaux afin d’être éligible aux prêts de l’Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI). Le gouvernement grec a du mal à rembourser ses dettes vu que les banques internationales refusent de nouveaux prêts.

Les projets visent à réduire de 6,5 milliards d’euros les dépenses en 2011, et de 22 milliards supplémentaires entre 2012 et 2015. Le gouvernement projette également des privatisations à hauteur de 50 milliards d’euros. Les entreprises publiques et les biens publics prévus pour une vente totale ou partielle comprennent : la banque postale, les ports grecs du Pirée (près d’Athènes) et de Thessalonique, les Télécoms grecs (OTE), les compagnies de l’eau d’Athènes et de Thessalonique, la raffinerie pétrolière Hellenic Petroleum, la compagnie d’électricité PPC et divers ports, aéroports, autoroutes et droits miniers.

Ces mesures représentent près du double de celles sur lesquelles s’étaient antérieurement mis d’accord les autorités internationales et le gouvernement grec. Ces mesures antérieures ont déjà eu des effets désastreux sur l’économie grecque. Le chômage a grimpé à plus de 16 pour cent tandis que l’économie s’est contractée de 5,5 pour cent au premier trimestre de cette année.

Les privatisations et les coupes sociales – une combinaison de la privatisation et de l’augmentation des impôts sur la consommation ainsi que de réductions des dépenses et des services sociaux – font qu’en Grèce la classe ouvrière est obligée de se soumettre à une dictature pure et simple du capital grec et international. Ces mesures correspondent à un transfert sans précédent de la richesse sociale vers les poches de l’aristocratie financière.

Les réductions des prestations sociales s’élèveront cette année à 1 milliard d’euros, à 1,26 milliard d’euros en 2012, à 1 milliard en 2013, à 790 millions d’euros en 2014 et à 400 millions en 2015. La réduction des salaires du secteur public totalisera 800 millions d’euros en 2011, 660 millions d’euros en 2012, 398 millions d’euros en 2014 et 71 millions en 2015. La réduction des salaires dans le secteur public s’effectuera au moyen d’un gel de l’embauche, d’une baisse des salaires et du licenciement de 50 pour cent des employés de l’Etat recrutés sur des contrats à durée déterminée.

Le ministre des Finances George Papaconstantinous a également proposé d’autres mesures pour garantir que le parti d’opposition de droite, le parti Nouvelle Démocratie (ND), soutienne le nouveau programme d’austérité. Ceci inclut une baisse de l’impôt sur les sociétés prévue dans le nouveau projet de loi fiscal devant être adopté en septembre.

Pour comprendre l’ampleur de ces réductions, les chiffres doivent être mis en relation avec la population grecque qui compte 11 millions d’habitants et avec la taille de son économie – environ 305 milliards d’euros en 2010. Ramené à une économie de la taille de celle des Etats-Unis, ceci correspondrait à une réduction annuelle des dépenses américaines de 250 à 275 milliards de dollars et une vente d’actifs d’une valeur de 3 mille milliards de dollars. Ceci signifierait une réduction tous les ans et pendant cinq ans du financement correspondant à la moitié du programme d’assurance-maladie américain Medicare destiné aux personnes âgées et à la liquidation d’environ 20 pour cent du principal marché boursier le S&P 500 (Standard & Poor’s 500).

Il est significatif de noter que l’ampleur des coupes est relativement proche de la réduction du déficit budgétaire définie en avril par le président américain, Barack Obama, et s’élevant à 4 mille milliards de dollars sur les 12 prochaines années.

Dimanche, des dizaines de milliers de personnes se sont une fois de plus rassemblées dans des villes partout en Grèce pour manifester leur colère contre les réductions et leur opposition à l’égard des principaux partis politiques. Des manifestations de masse des soi-disant « indignés » ont eu lieu à Athènes, Thessalonique et dans d’autres villes. Les énormes protestations sont allées de pair avec des manifestations comportant des milliers de personnes qui se sont rassemblées jour après jour et pendant plus de deux semaines dans les principales villes de Grèce.

 

Ces protestations s’étaient inspirées de celles des manifestants indignados qui avaient occupé ces dernières semaines les places centrales des villes à travers toute l’Espagne. Elles sont le signe d’une opposition populaire montante contre les mesures d’austérité imposées par les banques à tous les pays en Europe et internationalement.

Dans un effort pour reprendre le contrôle sur les mouvements de protestation populaire, les syndicats grecs entament mercredi encore une nouvelle grève générale de 24 heures. Ces grèves, organisées par les syndicats GSEE et ADEDY qui sont affiliées au parti dirigeant PASOK, n’ont eu aucun impact sur les coupes continues et brutales réalisées par le gouvernement Papandreou en alliance avec l’aristocratie financière internationale.

Le journal Athens News a remarqué que les « syndicats, qui avaient été totalement tenus à l’écart durant la poussée du gouvernement pour imposer la rigueur, ont été hués et ont dû baisser leurs drapeaux lorsqu’ils ont tenté de rejoindre la partie sans invitation. La décision du syndicat général des travailleurs la semaine passée d’appeler à une nouvelle grève nationale de 24 heures de plus, cette fois pour le 15 juin, sent l’envie face au succès de cet appel populaire aux armes. »

En refusant les coupes sociales, la classe ouvrière en Grèce et internationalement est en train d’entrer en lutte contre l’ensemble de l’establishment politique et financier – une situation qui a des implications révolutionnaires.

Le nouveau caractère des manifestations en Grèce a été le sujet d’un commentaire de Yiannis Mavris, le directeur de l’Institut de sondage Public Issue. Mavris remarqua qu’« un vaste rejet social des partis gouvernementaux et de l’actuelle génération de politiciens est en train de conduire à une mobilisation sociale générale. Le mois dernier, la participation sociale à toutes sortes de manifestations et de genres de protestation avait plus que doublé, passant de 12 à 25 pour cent, ce qui équivaut à environ 2,2 millions de citoyens.

Les remarques de Mavris furent appuyées par une étude menée par son agence Public Issue pour le compte du journal Kathimerini. L’étude a trouvé que seuls 27 pour cent des personnes interrogées étaient disposées à soutenir le parti social-démocrate PASOK de Papandreou lors des élections. PASOK a perdu le soutien de 17 pour cent de l’électorat par rapport à son vote en novembre 2009.

Dans le nouveau sondage, le parti conservateur ND avait une avance de 4 pour cent sur PASOK mais son soutien avait également chuté de 2,5 pour cent de points pour représenter 31 pour cent.

Le même sondage a trouvé que près des trois quarts (74 pour cent) de l’échantillon choisi croient que ni le PASOK ni le ND n’est capable de gouverner le pays correctement. Quatre-vingt-deux pour cent ont dit qu’ils étaient actuellement mécontents de leurs vies, et 87 pour cent ont pensé que le pays allait dans la mauvaise direction.

Dans ces conditions, les institutions financières internationales insistent sur une capitulation totale et inconditionnelle aux exigences des banques. Le représentant de haut rang du FMI en Grèce, Bob Traa, a dit : « La Grèce se trouve à un moment critique et n’a pas de temps à perdre, ce n’est pas le moment de ralentir. »

 

Dans le même temps, Traa a clairement fait comprendre que le FMI verserait la prochaine tranche de son prêt à la Grèce, venant à échéance ce mois-ci, à la condition que les pays de l’UE proposent une solution à long terme pour le déclin économique croissant de la Grèce. Il a dit, « Je crois qu’il y a un sommet des chefs d’Etat (en juin) en Europe où des problèmes ardus doivent être abordés et où certaines décisions doivent être prises. »

Traa a aussi refusé toute restructuration de la dette grecque qui impliquerait les principales banques et les investisseurs détenant des obligations grecques qui leur imposeraient des pertes. »

Le gouvernement allemand a à maintes reprises réclamé une espèce de défaut de paiement de la dette grecque en échange de coupes sociales massives. Selon un article dans le journal économique allemand Handelsblatt, les désaccords entre les principales puissances européennes quant à l’avenir de la Grèce sont tellement profonds que les ministres de la zone euro devant se réunir le 20 juin pourraient bien ne pas parvenir à conclure un accord sur un nouveau financement de la Grèce.

L’échec d’un accord mettrait en péril le prêt à venir du FMI à la Grèce, menaçant à son tour de plonger l’ensemble du système financier européen dans la crise.

Un autre signe des implications contre-révolutionnaires de la politique de rigueur est la question récurrente d’éventuels coups d’Etat et de guerre civile en Grèce.

Selon un article paru dans le journal allemand Bild, l’agence américaine de renseignement CIA a mis en garde dans un rapport que les mesures d’austérité imposées en Grèce pourraient conduire à une intensification des conflits sociaux et à un éventuel coup d’Etat. De 1967 à 1974, la Grèce avait été gouvernée par une junte militaire. L’article cite le maire d’Athènes, Giorgos Kaminis, qui met en garde contre le développement d’une guerre civile en Grèce : « Il y a un risque que dans un court laps de temps Athènes ressemble à Beyrouth, la capitale libanaise, durant les années 1970. »

(Article original paru le 13 juin 2011)