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Les Verts allemands incitent à la guerre

Par Peter Schwarz
2 avril 2011

Trois jours après que des bombes et des missiles français, britanniques et américains ont commencé à pleuvoir sur les villes et les cités libyennes, le politicien Vert, Joschka Fischer, a publié un appel enflammé à la guerre. Dans un article paru mardi dans le Süddeutsche Zeitung, il a assailli de reproches son successeur, le ministre des Affaires étrangères, Guido Westerwelle et la chancelière Angela Merkel.

Le gouvernement allemand qui est un membre non-permanent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis deux ans, s’est abstenu jeudi dernier lors du vote de la résolution sur la Libye. Berlin a formé un bloc avec la Russie, la Chine, le Brésil et l’Inde qui se sont également abstenus, contre la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Le gouvernement allemand est contre une participation de l’armée allemande à une guerre en Libye. 

Westerwelle, aux dires de Fischer, « a fait une reculade » au moment du vote au Conseil de sécurité. « Pour moi, » a-t-il poursuivi, « ce qui reste c’est la honte de la défaillance de notre gouvernement et hélas, des dirigeants de l’opposition (Sociaux-démocrates et Verts) qui avaient tout d’abord applaudi cette erreur scandaleuse. » Politique étrangère, a-t-il dit, signifie « prendre de dures décisions stratégiques même lorsqu’elles sont tout sauf populaires en politique intérieure. »

Fischer s’est à peine donné la peine de dissimuler sa propagande belliqueuse derrière l’habituel discours humanitaire. Il a volontiers admis qu’il s’agissait d’une aventure militaire irresponsable, en écrivant : « La mission en Libye est une opération à risque, les nouveaux acteurs au sol sont tout aussi incertains que la stratégie et l’avenir du pays. » Mais, de telles inquiétudes « ne sont pas une alternative à l’action, » a-t-il déclaré parce que « dans cette région, il est question des intérêts sécuritaires directs de l’Europe et de l’Allemagne. » C’est « naïf de croire que le pays le plus peuplé et économiquement le plus puissant de l’UE pourrait ou devrait se tenir en dehors de ces choses-là. »

Fischer a accusé le gouvernement de Berlin d’avoir nui à la crédibilité de la politique étrangère allemande en s’abstenant au Conseil de sécurité, d’avoir affaibli de ce fait la position de l’Allemagne en Europe et de dire adieu à tout jamais « à un siège permanent au sein du Conseil de sécurité. » En d’autres termes, Fischer a ouvertement insisté sur une participation militaire de l’Allemagne du point de vue du renforcement de la position de l’Allemagne en Europe, en Afrique du Nord et dans le monde.

Cette propagande impérialiste flagrante n’est pas vraiment une surprise. Elle sort de la plume d’un homme dont la carrière politique avait débuté dans les squats de Francfort et qui vit aujourd’hui dans une villa dans le quartier huppé de Dahlem à Berlin. On peut soutenir que Fischer est l’une des incarnations les plus répugnantes du genre de type social qui avait rejoint le mouvement de protestation de 1968 dans le but d’assurer son propre avancement social.

Il a rendu pendant longtemps d’importants services à la classe dirigeante. En 1998, il a incité les Verts à soutenir la guerre contre la Yougoslavie, la première fois que l’Allemagne participait à une guerre d’agression depuis 1945. En 2001, en tant que ministre des Affaires étrangères, il a été le fer de lance de la participation militaire de l’Allemagne à la guerre en Afghanistan. L’adoption des « réformes » sociales des lois Hartz qui ont révoqué les acquis sociaux et les gains en niveau de vie faits par la classe ouvrière au cours des décennies, n’aurait pas été possible sans le soutien actif de Fischer.

Fischer n’est pas le seul à critiquer le gouvernement. Merkel fait l’objet de fortes pressions à l’intérieur comme à l’extérieur du pays en raison de son attitude à l’égard de la guerre en Libye. Les critiques fusent de tous les partis politiques et sont largement soutenues par les médias.

Daniel Cohn-Bendit, l’ami de longue date et mentor de Fischer, a été l’un des premiers à soutenir la guerre en Libye. Le porte-parole du mouvement étudiant de 1968 à Paris est aujourd’hui le chef du groupe des Verts au Parlement européen. Il a été la force motrice derrière une résolution appuyant l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne en Libye. Elle a été votée presque à l’unanimité par le Parlement européen et a joué un rôle décisif dans la préparation de l’actuelle guerre.

Dimanche, Cohn-Bendit s’est exprimé dans le journal Tagesspiegel en accusant Berlin « d’exceptionnalisme allemand » et de n’avoir « aucune compréhension pour des gens qui se sont libérés de manière révolutionnaire. » Apparemment, le président français Sarkozy et le premier ministre britannique Cameron ont de telles sensibilités révolutionnaires!

Klaus Naumann, un membre du parti conservateur de l’Union chrétienne sociale (CSU) et anciennement chef d’état-major des forces armées allemandes, a écrit lundi presque mot à mot dans le Süddeutsche Zeitung ce que Fischer avait dit. Il a dit lui aussi qu’il avait honte de la décision prise par le gouvernement et l’accusa de porter atteinte aux intérêts allemands.

En 1992, Naumann avait rédigé le premier projet des directives de la politique de défense allemande qui restent en vigueur à ce jour. Elles confient à l’armée allemande la tâche, entre autres, de « maintenir le libre-échange mondial et un accès aux matières premières stratégiques. »

D’autres représentants influents des partis au pouvoir ont aussi publiquement réprimandé la chancelière et présidente de l’Union chrétienne démocrate (CDU), Merkel. La peur d’être rendu responsable de la défaite lors des prochaines élections régionales a constitué la seule retenue à leurs critiques.

Le Parti social-démocrate (SPD) est partagé sur la question de la Libye. Vendredi, lors d’un débat parlementaire, le président du groupe parlementaire, Frank-Walter Steinmeier et le président du parti, Sigmar Gabriel se sont alignés sur Merkel tandis que certains membres du SPD ont violemment attaqué le gouvernement.

Gabriel a ensuite changé d’attitude. Dimanche, dans le Tagesspiegel, il a reproché au gouvernement de ne pas avoir « de force d’âme dans la lutte contre ce dictateur meurtrier libyen, » en ajoutant qu’il s’était aplati « devant le pouvoir de ce mafioso pétrolier. » Son abstention avait « isolé internationalement l’Allemagne et divisé l’Europe. »

Le dirigeant du groupe parlementaire des Verts, Jürgen Trittin, avait lui aussi initialement soutenu le gouvernement tandis que d’autres représentants des Verts faisaient campagne pour l’engagement dans la guerre.

Le gouvernement Merkel a ses propres raisons de ne pas participer à cette guerre. Celles-ci n’ont rien à voir avec des principes politiques, et encore moins avec le pacifisme.

Merkel avait plaidé très tôt en faveur de sanctions économiques contre le régime libyen et son gouvernement souligne aujourd’hui encore qu’il soutient l’objectif de la guerre – le renversement de Kadhafi. Il a permis aux Etats-Unis de recourir aux bases militaires allemandes pour ses attaques contre la Libye. Le centre de commandement américain se situe près de Stuttgart.

Merkel a aussi envoyé des avions Awacs allemands pour la surveillance aérienne en Afghanistan afin de permettre aux Etats-Unis de libérer des avions pour la Libye.

Le gouvernement allemand craint toutefois d’être empêtré dans une aventure militaire en Libye dans laquelle la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis contrôleraient les événements et non Berlin. En Libye, en Afrique du Nord et au Moyen Orient, l’Allemagne dispose de considérables intérêts économiques et politiques et craint d’être perdante si elle est subordonnée aux actions militaires irresponsables de ses adversaires économiques.

Le front commun de Berlin avec les pays BRIC (Brésil Russie Inde Chine) au Conseil de sécurité n’est pas un hasard. Au regard de la crise économique et financière en Europe, l’exportation allemande et avec elle la politique étrangère allemande, sont de plus en plus orientées vers ces pays.

La prudence de la position du gouvernement allemand à l’égard de la guerre contre la Libye est de ce fait dictée par des intérêts impérialistes et non par la préoccupation du sort d’un ancien pays colonial qui est devenu la cible d’une l’agression impérialiste.

Une guerre impérialiste attise inévitablement les tensions entre les grandes puissances et qui deviennent ensuite le point de départ d’autres guerres plus grandes. Le changement d’orientation stratégique qui en résulte conduit à de violents conflits de politique intérieure. C’est là le contexte de l’actuel débat mené sur la position allemande sur la guerre en Libye.

La classe ouvrière ne peut soutenir aucun de ces camps bellicistes. Elle doit développer sa propre politique indépendante et s’opposer aux fauteurs de guerre de part et d’autre du débat officiel.

(Article original paru le 23 mars 2011)