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Les Verts allemands, un parti de guerre

Par Peter Schwarz
9 avril 2011

Aucun autre parti allemand n’a soutenu avec autant de véhémence la guerre contre la Libye que les Verts. Si les anciens pacifistes se trouvaient aujourd’hui au pouvoir à Berlin, les avions de bombardement allemands largueraient leur cargaison mortelle sur Tripoli.

Suite à l’autorisation pour la guerre accordée par le vote de la résolution 1973 au Conseil de sécurité de l’ONU, l’organe directeur du parti des Verts a publié un communiqué déclarant : « Nous pensons que les actions des Nations unies en général sont politiquement nécessaires pour protéger la population contre de graves violations des droits humains. »

La présidente du groupe parlementaire des Verts, Renate Künast, a reproché au gouvernement allemand, qui s’était abstenu de voter au Conseil de sécurité, d’avoir échoué politiquement. « Il s’agissait de faire ici une déclaration politique et de s'engager à aider la population libyenne – en cela le gouvernement fédéral a échoué, » a-t-elle dit à Spiegel Online.

L’ancien ministre Vert des Affaires étrangères, Joschka Fischer, a même été encore plus mordant dans ses critiques à l’égard du gouvernement. Dans un article paru dans le Süddeutsche Zeitung il écrit : « Comme les Balkans, la côte méridionale de la Méditerranée fait partie de la zone de sécurité immédiate de l’UE. Il serait tout simplement naïf de penser que le pays le plus peuplé et économiquement le plus puissant de l’UE pourrait ou devrait se tenir en dehors de ces choses-là. » Politique étrangère signifie « réagir à des décisions stratégiques difficiles même si elles sont tout sauf populaires dans le pays, » a dit Fischer.

L’ami de longue date de Fischer, Daniel Cohn-Bendit, dirigeant des Verts au Parlement européen, a exprimé des sentiments identiques. Il a argumenté avec véhémence en faveur de l’implication de l’armée allemande dans la guerre et a déclaré à Spiegel Online que le gouvernement avait « raté une occasion unique » par crainte de réaliser un mauvais score aux élections législatives régionales.

En 1998, ce sont les Verts qui avaient fait en sorte que des soldats allemands participent à la guerre pour la première fois depuis la Deuxième guerre mondiale. En acceptant la guerre du Kosovo, les Verts avaient démontré leur crédibilité pour entrer au gouvernement fédéral. La participation allemande à la guerre en Afghanistan, qui continue à ce jour, a également eu lieu sous un ministre Vert des Affaires étrangères.

La transformation de l’armée, d’une armée de conscrits affectée à la défense du pays en une armée de métier se préparant à effectuer des missions internationales de combat a été promue en premier lieu par les Verts. Ils ont tenté de dissimuler le caractère réactionnaire de ce changement de l’armée en mettant en relief l’abolition de la conscription – une mesure saluée par de nombreux jeunes gens.

Leur soutien à la guerre en Libye représente un stade tout à fait nouveau dans la transformation des Verts en un parti de guerre. Les interventions militaires au Kosovo et en Afghanistan avaient été soutenues par tous les partis traditionnels mais, à présent, le parti des Verts attaque un gouvernement conservateur car il ne manifeste pas suffisamment d’agressivité militaire. Ceci est clairement une attaque provenant de droite, même si le gouvernement Merkel rejette une implication directe dans la guerre pour des raisons d’ordre purement tactique.

Cette fois-ci, les Verts ne se contentent pas de soutenir la guerre pour des raisons « humanitaires », aussi fausses et trompeuses soient-elles, ils justifient maintenant ouvertement la guerre en Libye en soulignant ses objectifs stratégiques, comme le montre clairement la déclaration de Fischer que l’Afrique du Nord est « une zone de sécurité de l’UE. » Le parti est tout à fait prêt à accepter la mort de civils et de soldats libyens afin de répondre aux intérêts sécuritaires – et pétroliers – européens.

Face à la guerre en Libye et à la crise de l’euro, la politique étrangère allemande est confrontée à un dilemme grandissant. L’orientation vers l’Ouest, qui avait été le principe directeur de la politique étrangère allemande depuis le chancelier Adenauer, ne fonctionne plus. Les conflits entre Berlin et Paris s’intensifient. La dépendance énergétique de l’Allemagne de la Russie et son commerce grandissant avec les soi-disant pays BRIC a rapidement développé sa propre dynamique. Les partis dirigeants sont profondément divisés sur ces questions.

Dans ce contexte de crise, le Parti des Verts émerge comme le parti qui est prêt à se charger de la restauration du militarisme allemand. Il se sert à cette fin de son actuelle hausse de popularité. Lors des récentes élections régionales, le parti a pu doubler son score et, dans le Bade-Wurtemberg, un Vert va pour la toute première fois devenir le ministre-président du Land.

Cette tendance se reflète aussi au niveau fédéral. Un récent sondage réalisé par Forsa a situé les Verts à un niveau de soutien record de 28 pour cent, presque autant que les 30 pour cent des partis de l’Union (Union chrétienne-démocrate, CDU et l’Union chrétienne-sociale, CSU). Le Parti social-démocrate (SPD) arrive en troisième position avec tout juste 23 pour cent tandis que le Parti libéral démocrate (FDP), qui avait devancé les Verts lors des élections législatives de 2009, est tombé à 3 pour cent.

L’essor de popularité des Verts n’a rien à voir avec sa politique de guerre. Un sondage d’opinion de mi mars a révélé que 88 pour cent des personnes interrogées étaient opposées au déploiement de troupes allemandes en Libye, et seulement 8 pour cent étaient pour. Suite à la vaste campagne de propagande faite en faveur de l’intervention de l’OTAN contre la Libye, une faible majorité de la population a alors exprimé son soutien pour une opération militaire et, même dans ce cas, 65 pour cent étaient contre toute participation allemande.

Les Verts ont, avant tout, été en mesure de tirer profit de la crise du gouvernement fédéral, qui est divisé sur toutes les questions politiques majeures, et du déclin du SPD qui a fait perdre de nombreuses illusions à ses électeurs traditionnels au sein de la classe ouvrière avec ses lois antisociales Hartz. Ensuite, les Verts ont été en mesure de jouer sur leur réputation de représenter une sorte d’alternative aux partis établis, bien qu’ils soient depuis longtemps intégrés le système. Le désastre nucléaire au Japon a notamment fourni un nouvel essor à l’ancien parti anti-nucléaire.

Quiconque pourtant attendrait une politique alternative des Verts pourra s’attendre à avoir une mauvaise surprise. Le parti a réagi à l’accroissement de son soutien électoral par un net virage à droite. C’est le cas non seulement en politique étrangère et sécuritaire mais aussi en politique économique.

En tant que partenaire de l’ancien gouvernement de coalition SPD/Verts, les Verts étaient de fervents défenseurs des lois Hartz et de l’agenda 2010 du chancelier Schröder. Depuis lors ils sont devenus des partisans de la politique de rigueur brutale visant à sauver les banques et à réduire l’endettement public aux dépens des dépenses sociales. A cette fin, ils veulent former des alliances gouvernementales non seulement avec le SPD mais aussi avec les partis conservateurs de l’Union et le FDP.

La transformation des Verts, d’un parti de protestation de la classe moyenne qui est né des restes des mouvements pacifiques et écologiques de 1968 en un parti bourgeois droitier préconisant le militarisme et la politique de rigueur, a de profondes racines historiques. Les couches les plus influentes des Verts sont issues d’une couche sociale prospère dont les fortunes sont liées aux opérations sur les marchés financiers et à la défense des intérêts impérialistes occidentaux de l’après 1968 et spécialement de la période post-soviétique.

Cette époque a connu un déclin catastrophique du niveau de vie des travailleurs – au milieu de l’effondrement de l’URSS, de la dissolution de la Yougoslavie en guerres ethniques soutenues par l’Occident, et de la privatisation et de la délocalisation dans des pays plus riches. Pour la couche des possédants représentée par les Verts, toutefois, ces changements ont fourni la base de l’amassement d’une richesse personnelle significative. C’est pour cette raison, qu’au milieu de la crise économique et de la résurgence de la lutte de classe, les Verts soutiennent les guerres et les privilèges financiers de l’élite dirigeante.

 

(Article original paru le 8 avril 2011)