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Allemagne: Le nouveau programme du parti Die Linke

Par Sven Heymann et Peter Schwarz
6 août 2011

Le comité exécutif du parti Die Linke (La Gauche) a soumis un projet de programme pour adoption en octobre prochain lors de son congrès à Erfurt.

Le parti, qui a été fondé en été 2007, ne disposait pas de programme officiel mais seulement de « points fondamentaux ». Un accord sur le programme avait pendant longtemps été reporté pour des raisons politiques. Ce flou programmatique a permis à Die Linke de réunir différentes tendances politiques dans ses rangs.

Die Linke a regroupé le PDS (Parti du socialisme démocratique), les descendants du parti stalinien d’Etat de l’ancienne Allemagne de l’Est, avec des sociaux-démocrates dissidents de l’Allemagne de l’Ouest et des fonctionnaires syndicaux de WASG (Alternative électorale-travail et justice sociale). Die Linke comprend de nombreux anciens membres d’organisations petites bourgeoises de « gauche » et radicales. Le parti affiche différentes tendances. Aux côtés de politiciens conservateurs qui ont été au pouvoir dans le gouvernement fédéral et des gouvernements régionaux, il comprend des courants qui proclament (en paroles) la révolution et le communisme.

Entre-temps, Die Linke fait partie intégrante de l’ordre bourgeois. Le parti siège au Bundestag (parlement fédéral) et dans 13 des 16 parlements régionaux ; il forme le gouvernement régional à Berlin et dans le Land de Brandebourg, en collaboration avec le Parti social-démocrate (SPD), ainsi que dans le Land le plus peuplé de Rhénanie du Nord-Westphalie où il fournit une aide au gouvernement régional constitué par le SPD et les Verts. Au niveau municipal, Die Linke travaille étroitement avec le SPD, les Verts et, dans certains cas, avec l’Union chrétienne démocrate d’Allemagne (CDU). Une participation à un gouvernement au niveau fédéral n’est plus exclue.

Dans ces conditions, la pression est en train de croître sur Die Linke pour qu’il s’identifie clairement politiquement. C’est ce qu’il fait dans son nouveau programme. Masqué par une multitude de critiques à l’égard du capitalisme, de promesses de réformes et d’exigences relatives à une meilleure société, ce document de 80 pages adhère entièrement à l’ordre existant, à ses lois et à ses institutions.

Le préambule du projet de programme revendique « un système économique et social différent : le socialisme démocratique », une économie et une politique orientée sur « les besoins et les intérêts vitaux de la majorité de la population, » et même « un changement de système, parce ce que le capitalisme, fondé sur l’inégalité, l’exploitation, l’expansion et la concurrence, est incompatible avec ces objectifs. »

Toutefois, plus loin dans le document, il défend tous les piliers du capitalisme – la constitution bourgeoise, la propriété capitaliste et même des institutions internationales comme l’Union européenne et l’ONU.

Sous le titre « Projets de réforme de gauche – vers une transformation de la société », il reconnaît expressément son engagement en faveur de la constitution et de l’Etat. « La République fédérale d’Allemagne doit être un Etat constitutionnel démocratique et social, » précise-t-il. Nulle part n’est mentionné un Etat socialiste.

Les experts de l’ancienne Allemagne de l’Est qui ont siégé au comité de programme connaissent parfaitement l’importance de cette différence de terminologie. L’Etat constitutionnel démocratique est un Etat bourgeois qui défend les intérêts des capitalistes et les relations juridiques sur lesquels il se fonde à l’encontre de l’écrasante majorité de la population. Un Etat socialiste, défend toutefois, les intérêts de la classe ouvrière contre les intérêts du capital par le renversement de la propriété capitaliste.

Plus loin, le projet de programme dit qu’un « capitalisme social, écologique, pacifique et sans crise n’est pas possible. » Il appelle à « surmonter le capitalisme. » Mais ceci doit être atteint au moyen de réformes progressives au sein de l’ordre social existant. Le programme stipule que « Le résultat des luttes sociales et politiques et les changements dans les rapports de force » créeront « les conditions initiales pour de nouvelles transformations socialistes démocratiques ».

Ceci ne diffère pas des programmes réformistes de la social-démocratie. A cet égard, ce projet de programme ressemble à un marché aux puces. Il n’y a pas de concept réformiste qui soit trop usé ou trop dépassé pour que l’on ne puisse l’y trouver – de « la démocratie économique » à « l’actionnariat des salariés » et à la « cogestion des travailleurs. »

En pratique, de telles promesses de réforme sociale-démocrate ont toujours cédé aux dictats des marchés financiers et de l’industrie d’exportation. C'est allé si loin que le terme de « réforme » ne signifie plus progrès social, mais recul social – comme dans les réformes Hartz IV, la dérégulation du marché du travail et le recul de l’âge légal de départ à la retraite.

Ceci vaut aussi pour Die Linke. Durant les dix ans au pouvoir dans le Sénat de Berlin (gouvernement régional), Die Linke a fait le contraire de ce qu’il promet à présent dans le projet de programme : il a sauvé les spéculateurs au moyen de cadeaux à hauteur de plusieurs milliards d’euros, il a imposé des réductions d’emplois et des baisses de salaires dans le secteur public, il a supprimé les fonds destinés aux universités, aux écoles et aux garderies d’enfants et il a liquidé les logements sociaux et les compagnies des eaux aux requins de la finance.

Ailleurs, le projet de programme défend explicitement la propriété capitaliste. Dans une « économie fondée sur la solidarité, » il doit être possible d’avoir différentes formes de propriété – « d’Etat et municipale, privée et sociale, coopérative et autres. » Le projet présente ces différentes formes de propriété comme la base du « socialisme démocratique » – soi-disant en opposition au capitalisme.

En fait, différentes formes de propriété ont toujours existé sous le capitalisme. L’Etat a pris sous sa coupe la gestion de certains secteurs de l’économie s’ils étaient indispensables pour le fonctionnement de l’économie capitaliste en général ou s’ils nécessitaient des investissements à long terme ou encore – comme ce fut le cas dans la récente crise financière de la banque Hypo Real Estate (HRE) – si leurs pertes menaçaient les profits d’autres banques.

Ce type de nationalisation des pertes n’a rien à voir avec le socialisme. Les nationalisations capitalistes ne changent pas l’assujettissement de la vie économique aux lois du marché et des exigences de profit des capitalistes. Au contraire, elles contribuent à sauvegarder les intérêts de profit.

Le projet de programme défend même les inégalités. « L’inégalité sociale dans les revenus et la fortune n’est justifiée que si elle est fondée sur des niveaux de rendement différents ou si elle est nécessaire en guise d’incitation pour la gestion de tâches sociales, » peut-on lire dans le programme. Une telle déclaration pourrait bien se trouver dans le programme du Parti libéral démocrate (FDP) partisan du libre-marché.

Outre, l’engagement à l’égard de l’Etat bourgeois et de la constitution, le projet de programme contient de nombreuses formules signalant la fiabilité de Die Linke pour la classe dirigeante en matière de politique étrangère et de questions militaires. Jusqu’ici, le rejet de l’OTAN par Die Linke, son opposition aux missions militaires à l’étranger et la critique de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens ont été le principal obstacle à l’entrée du parti dans le gouvernement fédéral.

A présent, le projet de programme reconnaît explicitement l’existence d’Israël et engage le parti à défendre sa cause. Il y avait eu des altercations à ce sujet après que certains membres du parti ont été impliqués dans la flotille d’aide pour Gaza et qu’ils ont été accusés d’antisémitisme par certains médias. Le dirigeant du parti, Gregor Gysi, s’est finalement imposé, en veillant à ce que les membres du parti ne participent plus dans des activités qui critiquent Israël et en garantissant que le soutien pour l’Etat d’Israël soit inscrit dans le programme.

L’exigence de dissoudre l’OTAN figure encore dans le projet de programme mais il demande à ce qu’elle soit remplacée par un nouveau « système de sécurité collectif impliquant la Russie. » De cette acceptation fondamentale d’un « système de sécurité collectif » (un euphémisme pour une alliance militaire) à la reconnaissance de l’OTAN, qui coopère déjà à bien des égards avec la Russie, il n’y a plus qu’un pas.

Compte tenu des tensions grandissantes au sein de l’alliance de l’OTAN, la position pro-russe de Die Linke pourrait aussi très bientôt trouver un appui auprès d’autres partis. Les nombreux fils qui relient Die Linke – en raison de ses origines Est-allemandes – à la Russie pourraient alors jouer un rôle important.

Un paragraphe entier du projet est consacré à la « réforme et au renforcement des Nations unies. » Ce repaire de brigands des grandes puissances est qualifié d’« institution la plus importante pour la compréhension pacifique entre les Etats et les sociétés dans le monde. »

Etant donné que l’ONU légitime de plus en plus souvent des guerres impérialistes sous le prétexte de la « responsabilité de protéger » (« Responsibility to Protect ») comme ce fut le cas récemment en Libye, il n’y a là aussi pour Die Linke qu’un petit pas à franchir en direction d’un soutien aux opérations militaires. Dans leur transformation d’un parti pacifiste au départ en un parti de guerre, le premier pas des Verts avait également été de soutenir « les missions de maintien de la paix » des forces armées sous le commandement de l’ONU.

Die Linke ne réclame pas la dissolution de l’armée allemande. Il y a quelques mois, le porte-parole du parti pour la Défense, Jan van Aken, avait souligné que la position adoptée par Die Linke quant à la Bundeswehr (armée allemande) était celle d’une armée non agressive. La guerre en Afghanistan, qui depuis 2001 a officiellement été définie comme une « mission pacifique et de reconstruction », serait facilement compatible avec cette position de Die Linke.

D’autres longs passages du projet de programme sont consacrés au féminisme et à l’écologie. Là, Die Linke tente de toute évidence de flatter les couches petites bourgeoises qui, sous l’influence des Verts, sont en train de basculer à droite.

Le nouveau programme du parti sera très probablement adopté à Erfurt après les vifs débats habituels concernant des questions tout à fait secondaires. Cela marque un nouveau virage à droite de Die Linke.

Dès le début, le nom de l’organisation a été une tromperie. Mis à part le nom, il n’y a rien de gauche dans ce parti. Son prédécesseur, le PDS, a joué un rôle important en 1989/1990, en canalisant les protestations contre le régime d’Allemagne de l’Est dans la voie de la restauration capitaliste et de la réunification. Ensuite, il a cherché à maintenir le contrôle de la révolte contre le déclin économique et social en Allemagne de l’Est.

La WASG avait été créée par des vétérans du SPD et des responsables syndicaux qui craignaient que le SPD pourrait perdre sa capacité de contrôler la classe ouvrière du fait des « réformes » Hartz.

A présent, eu égard à la plus profonde crise du capitalisme depuis sept décennies et des attaques massives contre la classe ouvrière partout en Europe, le parti et son programme sont engagés auprès de l’Etat bourgeois et de sa constitution et s’adaptent à la politique étrangère officielle allemande.

Il ne fait pas de doute que l’Alternative socialiste (Sozialistische Alternative, SAV), marx21, la Plate-forme communiste (Kommunistische Plattform) et d’autres courants pseudo-gauches qui sont actifs dans les rangs de Die Linke soutiendront cette manœuvre. Ils feront remarquer telle ou telle formule « radicale » pour détourner l’attention des positions droitières du programme et du caractère droitier de Die Linke.

Pour lutter vraiment contre la guerre, la dégradation sociale, l’exploitation et le capitalisme, il est nécessaire de rompre avec Die Linke et ses suiveurs petits bourgeois. La classe ouvrière doit construire un parti révolutionnaire, c’est-à-dire indépendant, international et socialiste. Le Parti de l’Egalité sociale (Partei für Soziale Gleichheit, PSG), en tant que section de la Quatrième Internationale, est un tel parti.

(Article original paru le 1er août 2011)